Le chemin du philosophe

laboratoire d’expériences de pensée

Partie III – L’irréversible est ce qui rend le projet possible, voire nécessaire.

 

 

 

 

III- Nécessité de l’irréversibilité du temps vécu : l’irréversible est ce qui rend possible le projet voire le rend nécessaire. L’irréversible est ce qui me conditionne, me donne une limite et donne une matière à ma vie (puisque je vais mourir). L’irréversible n’est plus l’attribut du temps, mais la temporalité même : il est vécu comme une tragédie, un scandale. La question est alors de comprendre ce refus paradoxal du temps, cette nostalgie qui nous pousse à préférer ce qui n’est plus à ce qui sera, et de trouver le remède à l’inconsolable de l’irréversible. N’est-ce pas justement parce que le temps est irréversible, qu’il est créateur ?

 

La raison fondamentale de l’irréversibilité du temps est que, si après que l’homme a posé un acte qui le change spirituellement en bien ou en mal, le simple mécanisme du retour du temps pouvait le ramener à une situation antérieure, la responsabilité spirituelle n’aurait plus aucun sens. C’est la nécessité du temps de l’action qui exige que le temps soit irréversible. L’irréversible implique la vanité de l’idée de retour dans le temps : si cela était possible, on pourrait faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu (Auschwitz). Mais c’est impossible. Car comme le dit Aristote citant Agathon dans l’Ethique à Nicomaque : même Dieu ne peut pas faire que la guerre de Troie n’ait pas eu lieu.

 

Ainsi se présente à nous une « donnée immédiate » ou une intuition spontanée, évidente : le flux  du temps est pour nous orienté et irréversible. Que nous allions du passé vers l’avenir, ou que ce soit l’avenir qui vienne vers nous et tombe dans le passé, le présent étant la charnière de ce passage, il faut aussi dire que passé et avenir ne sont pas semblables, ne sont pas de même nature. Jankélévitch affirme dans L’irréversible et la nostalgie cette irréversibilité du temps comme quelque chose d’ontologique. «L’irréversibilité n’est pas un caractère du temps parmi d’autres caractères, il est la temporalité même du temps … l’irréversible définit le tout et l’essence de la temporalité et la temporalité seule … Le devenir n’est pas sa manière d’être, il est son être lui-même … on ne peut concevoir un temps réversible et qui demeurerait cependant temporel ». Il y a asymétrie entre le passé et le futur. Certes ni l’un ni l’autre n’ont d’existence matérielle et n’ont, comme on l’a vu, d’existence que dans notre esprit. Mais l’inexistence du passé a tout de même un contenu précis (images précises, idées nettes, qui suscitent parfois de nouveau des émotions, etc) et certain que n’a pas l’avenir. L’avenir est vide, flou, incertain. Le fait que le passé ait existé, ait été présent, lui donne une consistance que n’a pas l’avenir.

 

Cette asymétrie joue dans l’attitude que nous avons à l’égard du temps. Si le simple flux ininterrompu est seulement déstabilisant, l’irréversibilité lui ajoute un caractère plus contraignant et surtout lui ajoute un caractère tragique, en lui donnant la dimension du «jamais plus» et du « trop tard ». Le simple flux pouvait nous laisser l’espoir de faire une autrefois ce qu’on n’avait pu faire, de retrouver des occasions qu’on avait laissé échapper, de corriger nos erreurs, etc. Mais l’irréversible ferme le passé, obère l’avenir. Le passé devient, non seulement définitivement passé, mais irrévocable. L’avenir nous permettra peut-être de réparer certains dommages causés (on répare et restaure une maison abîmée, on peut même la reconstruire à l’identique si elle a été détruite entièrement – mais ce ne sera plus la même maison ; on peut se réconcilier avec un ami après une dispute, dissiper des malentendus, – mais il en restera toujours une vague gêne, l’amitié ne sera plus tout à fait la même), de modifier notre attitude, de renier nos idées (nous serons donc revenus sur nos engagements) – mais ce ne sera pas innocemment : nous serons devenu un renégat. Rien ne pourra faire que ce qui a été n’ait pas été. Le temps perdu peut à la rigueur se rattraper, il ne se retrouve jamais, l’occasion perdue ne se retrouve jamais ; des occasions analogues pourront se représenter, mais elles ne seront pas précisément celle qu’on avait laissé s’échapper – serait-elles mêmes identiques, le laps de temps qui les sépare aurait été autre chose.

L’irréversible et son caractère irrémédiable sont aggravés pour nous par la brièveté de notre vie. Déjà cette idée était présente dans la déploration de la fuite du temps : la fuite du temps est tragique pour nous puisque nous allons mourir, et que chaque instant qui passe nous rapproche de la mort. L’irréversibilité de cette fuite y ajoute le désespoir des désirs non réalisés et qui ne seront jamais réalisés, des fautes qui ne seront jamais effacées, et surtout des possibilités qui disparaissent : notre avenir s’amenuise (la « peau de chagrin ») ; « les possibles se reconstituent moins vite qu’ils ne s’actualisent par l’effet d’une prétérition envahissante; l’épuisement des possibles transforme peu à peu l’espérance en regret, la marge de l’espérance ne cesse de s’amenuiser au-devant de nous; l’espérance n’est bientôt plus qu’un radeau fragile sur l’océan des choses révolues » (Dostoievsky). Le tragique vient ici non seulement de ce que notre avenir, et donc nos espérances se réduisent de plus en plus, mais surtout que notre passé s’alourdit de toutes les occasions ratées, de toutes les maladresses, de toutes les déceptions, de toutes les fautes qui s’y sont accumulées et qui ne pourront jamais s’effacer. La mort met fin définitivement à toute espérance de modifier tout cela, de le compenser, à défaut d’y remédier. La mort fige ce passé et, comme dit Sartre, « le transforme en destin ».

Et même encore pendant la vie, il y a tous les cas d’irrémédiable où ce qui s’est produit ne peut plus être changé. Nous n’avons pas écrit à un ami la lettre qu’il espérait, et il est mort: il est irrémédiablement trop tard. Une œuvre d’art ou un monument a été détruit : on ne peut le remplacer, la destruction est irrémédiable.

 

L’oubli ou le pardon sont des adoucissements pour des situations pénibles qui ont été ou que nous avons provoquées, (bien sûr, on réserve le terme d’irrémédiable à des situations qui exigeraient un remède), mais ils n’effacent pas ce qui a été, ils ne peuvent faire revivre ce qui a été vécu, ni le faire dévivre.

 

C’est pourquoi l’irréversible est pour nous un scandale, scandale affectif et scandale moral. Comment, dit Chestov, nous indignons-nous devant une faute d’orthographe, une faute de calcul ou un illogisme, et acceptons-nous la condamnation de Socrate (la condamnation du juste), parce qu’elle a eu lieu et que « c’est comme ça » ? Il y voit une nécessité à laquelle nous nous soumettons avec résignation, alors qu’il faudrait voir si elle est vraiment si nécessaire. Cela devrait nous être sans cesse un objet de scandale qu’on ne puisse effacer cette faute, indélébile comme la tache de sang sur la main de Lady Macbeth. Pouvons-nous oublier cela ? Pouvons-nous même le pardonner? Socrate seul pourrait pardonner. La faute est irrévocable, elle engage l’humanité tout entière puisque personne n’y peut rien.

 

D’où les sentiments que Jankélévitch analyse à l’égard de ce passé irrémédiablement passé, voire irrévocable : nostalgie, regret, remords.

- nostalgie du « bon vieux temps », dont nous oublions volontiers qu’il comportait aussi de mauvais moments – c’est que l’éloignement lui confère une aura séduisante. Ce n’est pas pour ses charmes réels que nous avons la nostalgie du passé, dit Jankélévitch, mais simplement parce qu’il est passé. C’est l’éloignement qui suscite la nostalgie, et nous fait prendre plaisir à l’évocation des souvenirs

- regret de ne pouvoir le revivre avec une conscience plus claire de notre bonheur d’alors, de notre fraîcheur d’alors, en en connaissant mieux le prix – mais ne nous décevrait-il pas ? Quand nous revenons sur les lieux de notre enfance, ils nous paraissent rapetissés, parfois dérisoires : nous les avions transformés, embellis, par la distance, la rêverie, l’imagination. (Cf. le film « Carnet de Bal » de Duvivier.). Et pourrions-nous vraiment le savourer davantage, instruits que nous sommes de ce qui a suivi ? Rien n’est moins sûr, cette connaissance risquant plutôt d’empoisonner notre moment revécu par la conscience claire de son caractère fugitif et l’espèce de souvenir anticipant de ce qui a suivi.

- remords né de l’irrévocabilité de nos fautes, qui rend le souvenir obsédant, envahissant, et qui ronge notre conscience, empoisonne tous nos instants sans pour autant apporter le moindre remède ou la moindre réparation. Il faudrait que, par une sorte de retournement de la volonté et de l’attention, il puisse se tourner vers le présent et l’avenir, pour amener le responsable à réparer ce qu’il peut réparer, à s’améliorer lui-même et à ne pas risquer de recommencer : le remords se transformerait alors en repentir, sentiment positif et moral.

Alors que le futur ne nous livre rien ou presque rien (il est imprédictible), tout déformé ou fragmentaire qu’il puisse être (en fonction de la coloration affective du souvenir) le passé a une consistance et une richesse indéniable : nous lui donnons la signification qui nous convient aujourd’hui en fonction de ce que nous avons vécu depuis, en fonction de nos orientations actuelles. Ainsi, dit Sartre, « cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle a été pur accident de puberté, ou au contraire premier signe d’une conversion future ? Moi, selon que je déciderai – à vingt ans, à trente ans – de me convertir. Le projet de conversion confère d’un seul coup à une crise d’adolescence la valeur d’une prémonition que je n’avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j’ai fait, après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m’endurcis …. Ainsi, tout mon passé est là, pressant, urgent, impérieux, mais je choisis son sens et les ordres qu’il me donne par le projet même de ma fin …. C’est le futur qui décide si le passé est vivant ou mort. ». – et c’est ce qui nous permet d’échapper au «poids du passé » et de sauvegarder notre liberté. (cf L’Etre et le Néant).

 

 

Ainsi, si nous ne pouvons échapper à la fuite irréversible du temps, si ni passé ni futur n’existent puisque le premier n’est plus et que le second n’est pas encore, nous ne pouvons pas non plus échapper à la présence en nous du passé (souvenirs, sentiments qui accompagnent ces souvenirs) ou tout au moins à ces deux mouvements opposés qui nous tirent vers le passé et vers le futur :

Nous avons le désir d’échapper au «poids du passé », d’oublier nos expériences et d’aborder le monde avec « un regard neuf ». D’être uniquement tournés vers l’avenir, de « néantiser » le passé pour accueillir librement l’avenir. Mais, outre que c’est impossible, c’est aussi là une illusion : d’être sans souvenirs ne nous rendrait pas plus libres. Nous serions seulement ignorants du monde lui-même présent devant nous, et ignorants de nous-mêmes, sans désirs et sans raisons d’agir. Non pas libres, mais paralysés.

Et en même temps le désir de « se réfugier » dans le passé, en repoussant l’idée de ce qui va venir pour échapper au futur, règne de l’inconnu.

 

Il ne s’agit plus d’un désir d’arrêter le flux du temps ou au contraire d’en sauter des étapes, mais de forcer, ou d’inverser l’irréversibilité du temps. Les deux désirs inverses sont aussi deux illusions qui ne font que confirmer l’irréversibilité du temps.

- Celui qui « se réfugie dans le passé» et qui fait comme si ce passé existait encore veut en fait revenir dans ce passé, le vivre à nouveau. Or, c’est là une absurdité : cela serait-il possible par un miracle, cela n’abolirait pas pour autant l’irréversibilité : la deuxième séquence suivrait le moment du miracle. On peut imaginer un miracle qui rende à la dame son fils mort, il a quand même été mort. Jankélévitch l’explique pour Lazare ressuscité: Lazare peut-il oublier, effacer, en lui et dans l’univers, les trois jours où il a été mort? La résurrection peut-elle renouer les deux durées vivantes en effaçant ces trois jours? On ne peut effacer l’origine: Lazare ressuscité est le même Lazare qui a été mort – mais aussi il est un autre, puisqu’il est séparé de cet ancien lui-même par cette mort. Il est irrémédiablement un autre, car en fait il n’y a pas de retour en arrière, la résurrection prend sa place dans le cours irréversible du temps, et la nouvelle vie de Lazare est une seconde vie qui prolonge la première mais aussi intègre en elle ces impensables trois jours de mort. Rien n’est aboli, tout prend sa place dans le déroulement irréversible du temps. L’irréversibilité du temps amenant l’idée d’un ordre dans la succession des événements (on range ces événements sur une ligne représentant le cours du temps, selon l’avant et l’après), notre désir même de revenir en arrière est quelque chose d’illusoire : il cache de l’illogisme et nous mène à des paradoxes insolubles. Ainsi, quand nous désirons revenir dans un fragment du passé, ce n’est pas pour revivre ce passé (i.e. le revivre à l’identique), car alors nous ne nous apercevrions même pas que nous le revivons (cf. le film de Resnais d’après Sternberg, « Je t’aime, je t’aime »). Nous voulons le revivre avec une conscience nouvelle, enrichie par l’expérience acquise – c’est donc là vivre une nouvelle situation, qui se placerait dans la continuité temporelle, après la première sans pouvoir la remplacer, puisque la première a déjà eu lieu. Quant à la succession, au déroulement lui-même, on peut croire à la possibilité de son retournement: au cinéma, on peut passer le film à l’envers, c’est un trucage fréquent : on voit les gens se précipiter en arrière à reculons, la fleur se replier sur elle-même pour se retrouver en bouton, la lettre jetée au feu (Cocteau, «Orphée ») ressurgir du feu et ses morceaux bondir dans les mains où ils reconstituent la lettre originale. Mais, outre que ce n’est, comme tout le cinéma lui-même, qu’une illusion, un enregistrement qu’on manipule, il faut de toutes façons que la première séquence ait été tournée d’abord: que les gens se soient avancés, que la fleur se soit épanouie, que la lettre ait été d’abord intacte puis déchirée et jetée au feu. La séquence inverse ne peut que suivre la première, et de plus n’est qu’un simulacre.

Dans la réalité, nous ne voyons jamais des morceaux de quelque chose comme un fait premier, se rassembler pour reconstituer l’objet. Nous avons tendance même à considérer comme logique l’ordre de succession ordinaire, normal, des séquences : elle n’est jamais démentie.

Si même ce retour au passé était possible sans repasser à l’envers toutes les étapes, sans que notre conscience acquise depuis soit abolie, nous ne pourrions pour autant le revivre, nous ne pourrions que le transformer – non pas comme nous le voudrions (retenir le geste irrémédiable, saisir l’occasion que nous avions laissé s’échapper), mais par le seul effet de notre présence là où elle ne devait pas être. C’est un des thèmes classiques de la science-fiction : Par notre présence dans le passé, toute la suite des événements ne peut que changer du tout au tout : ainsi, dans « Retour dans le futur », le jeune homme propulsé dans les années 50 pour accomplir sa mission risque une catastrophe temporelle : la jeune fille qui sera sa mère commence à tomber amoureuse de lui, il doit la pousser dans les bras de celui qui deviendra son père.

L’abolition du passé pour vivre uniquement dans le présent ou dans le futur paraît moins paradoxale, plus admissible, en tant qu’elle paraît aller dans la direction même du temps. «Vivre dans le présent» (« Carpe Diem ») a été le mot d’ordre des hédonistes – mais c’est aussi une illusion : même si l’on veut ignorer le passé, le passé ne se laisse pas ignorer ; on peut repousser les souvenirs mais non les conséquences de nos actions passées.

 

Faut-il alors « vivre dans le futur » ?

 

Vivre dans le futur n’a pas vraiment de sens : cela veut dire en fait vivre dans le présent mais en ayant les yeux fixés sur ce futur : c’est là vivre sans conscience, car nier le passé et le présent est vider la conscience de tout son contenu, c’est encore confirmer l’irréversibilité du temps : celui qui croit aller ainsi vers l’avenir seul traverse en fait le présent, et les présents successifs, sans les comprendre, et sans jamais aborder l’avenir en tant que tel. On n’échappe pas à l’irréversible.

Est donc vérifiée notre impossibilité non seulement à échapper à l’irréversibilité du temps, mais même à la penser. C’est pourquoi elle paraît un scandale à notre affectivité (emprunte de regret, remords, nostalgie) mais aussi à notre raison. L’ordre du temps correspond au fonctionnement de notre raison, dont le travail est de mettre en ordre le monde.

Dès lors qu’on ne peut ni rétrograder (revenir au passé), ni vivre dans le futur, ni vivre uniquement dans le présent, apparaît le désir de nier le passage du temps (en tant que flux irréversible et devenir perpétuel) : c’est le désir d’éternité, l’immobilisation du temps (idée du Lac : « O temps suspends ton vol, et vous, heures propices / Suspendez votre cours ! / Laissez-nous savourez les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ! »). Puisqu’on ne peut pas l’immobiliser dans son cours, horizontalement, si on peut dire, on imagine de l’immobiliser en quelque sorte verticalement, c’est-à-dire en en sortant. L’éternité n’est donc pas la perpétuation indéfinie dans le temps, elle est autre chose que le temps. Notre représentation de l’éternité comme refus de l’irréversible est une « idée inadéquate », comme dirait Spinoza, comme celle de l’arbre qui parle, idée confuse que nous formons par extrapolation de choses disparates et sous la puissance du désir.

Retour au temps cyclique donc, réconciliant le temps et l’éternité, par le refus du flux irréversible et l’acceptation de la succession. La conception circulaire du temps est justement celle qui prétend nier le temps linéaire au profit de l’éternel retour. Ainsi l’éternel retour des planètes (qu’aujourd’hui nous savons faux) n’est qu’une illustration sensible de l’éternité de l’être. En écartant la question de son irréversibilité (en n’en faisant qu’une apparence) la position de Parménide est donc celle qui nie toute réalité métaphysique au temps. Pour lui, le temps n’est pas car il est mélange d’être et de non-être. Seule l’éternité est sans contradiction. Un temps cyclique est donc un temps qui est refermé sur lui-même, comme un éternel recommencement de tout (mythe d’Orobouros qui se mord la queue et se nourrit ainsi continuellement de lui-même). Mais l’idée de l’éternel retour est, comme le dit Jankélévitch l’idée la plus désespérante qui soit, elle heurte autant notre raison que notre affectivité : ce n’est pas de cette éternité-là que nous rêvons, elle nous paraît bien plutôt cauchemardesque, en ce qu’elle ajoute à l’irréversibilité (à l’intérieur d’un cycle, on ne peut pas plus revenir en arrière que dans la conception linéaire du temps) l’absurdité de la répétition identique.

Ce qui fait l’intérêt de la position de Bergson, c’est qu’elle prend le contre-pied de la tradition parménidienne : penser métaphysiquement la durée (l’irréversibilité continu du temps non spatialisé) comme créativité de/et dans  l’être même, comme imprévisibilité radicale du présent/futur, comme jaillissement absolument libre. La pensée parménidienne ramène le temps à l’espace réversible et pense l’être en termes de forme spatiale éternelle alors que celle de Bergson fait de la durée irréversible de la conscience, la source créatrice de l’être.

Bergson disait: « il faut attendre que le sucre fonde » et j’ajouterais : lorsqu’il est fondu peut-on raisonnablement attendre qu’il redevienne le morceau qu’il a été ? Nous risquons alors d’attendre indéfiniment, car la probabilité de ce retour est “presque” nulle. En tout cas très inférieure à celle qu’il reste fondu.

L’irréversibilité du temps ne correspond pas seulement à l’expérience objective (hors de moi) mais à notre expérience subjective universelle : je ne rajeunis pas et vous non plus ! Et, quelque soit notre âge, croire le contraire nous est “quasiment” impossible. L’irréversibilité du temps est un fait d’expérience ; cela ne fait pas question.

Pour Bergson la durée est d’abord une “donnée immédiate de la conscience” : nous n’avons jamais la même expérience de conscience et si nous avons l’impression du “déjà vécu”, la deuxième fois est vécue comme “une deuxième fois” et non comme “la première” ; elle est donc, à ce titre, radicalement nouvelle. Si la durée est irréversible, c’est parce qu’elle est créatrice.

« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » non seulement parce que le fleuve a coulé et que la seconde fois, ce n’est pas la même eau, mais aussi parce que nous-mêmes nous avons changé, parce que déjà nous avons le souvenir de la première fois et que donc nous n’appréhendons pas de la même manière notre entrée dans l’eau.

Jankélévitch appelle cela la « primultimité » : il n’y a jamais de deuxième fois, la deuxième fois est quelque chose de nouveau, elle est elle aussi une première fois.  Cf L’Aventure, l’Ennui et le Sérieux : « c’est justement cette grâce de la deuxième fois qui nous est refusée… Chaque ‘fois’ est à la fois première et dernière, et pour cette raison nous la disons primultime. »

Ex : On ne fait jamais deux fois l’amour de la même façon, même si c’est, croit-on, avec la même personne, sinon on s’enferme dans la routine qui tue l’amour.

On n’écoute jamais deux fois le même morceau de musique : « La réexposition, dans une sonate, réitère et reproduit l’exposition : mais même si elle la répète littéralement, elle dégage un sens nouveau qu’elle doit au fait de lui succéder, au fait d’être précédée ». Pendant l’exposition nous appréhendions quelque chose de nouveau. Lors de la réexposition nous reconnaissons la mélodie et superposons les deux écoutes. Si elle se répète encore, elle deviendra « habitude naissante ou radotage naissant ». Même si nous l’oublions chaque fois, il reste un « je ne sais quoi » qui différencie chaque fois, simplement le fait que la première fois a eu lieu.

La mémoire qui est l’essence de la conscience est créatrice d’expériences toujours nouvelles, en cela qu’elle (re)synthétise toujours toutes nos expériences antérieures. Le désir est désir de changement, sinon il meurt.

Ainsi le changement irréversible est bien au coeur de notre expérience objective et subjective et le nier est tout aussi impossible que de nier notre existence, notre être au monde et à nous-mêmes ; il est vrai que ce changement peut signifier que nous mourrons et la disparition de ce à quoi nous sommes attachés ; d’où la tentation d’une vie éternelle ; mais réfléchissons : pouvons nous l’imaginer comme vivable ?

 

Par Marine Azencott

mars 23, 2009 - Posté par lecheminduphilosophe | philosophie de l'irréversibilité du temps | , , , , , , , , , , , , | Pas encore de commentaires

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