De l’apprivoisement – un brin d’instantané de pensée
Apprivoiser un homme, c’est comme apprivoiser le monde, il faut du temps, il faut du coeur, il faut de la patience. Le monde crée en moi le lieu de son accueil. Avoir cette vertu de porosité, ce quiétisme du sentir, ne projeter sur lui ni sa curiosité, ni son désir. L’attendre comme on attend que près de vous l’oiseau se pose. Adopter cette attitude de passivité, de repos, de détente, d’ouverture, en ayant cette volonté de ne pas provoquer de l’extérieur. Faire en soi le vide, et le laisser venir. Doucement.
Avez-vous déjà apprivoisé un oiseau ? Il y a ceux qui piègent les oiseaux, et ceux qui les laissent venir. Il y a ceux qui contraignent, et ceux qui respectent. C’est une erreur que de vouloir s’approprier un peu de la beauté qui peuple le bleu du ciel. Parce que la beauté se donne, et ne se dérobe pas. Dieu aima les oiseaux et inventa les arbres. Parce qu’il aima les oiseaux, l’homme inventa les cages.
Je n’ai pas connu mon grand-père. Alors je l’ai rêvé. J’ai rêvé qu’il était oiseleur. Le grand-père dont j’ai refait la légende, aurait possédé tout un attirail pour capturer les oiseaux : des filets qu’il aurait confectionnés lui-même, des lacets de crin de cheval montés sur une tige en bois, et de nombreux appeaux. J’ai vu mon grand-père imiter les notes flûtées et harmonieuses de la grive. J’ai assisté avec lui à la pose des pièges, des filets dans les rangées de souches de vigne, pour neutraliser l’alouette dans ses mailles. J’ai vu, dans un sillon garni de grains, mon grand père placer à intervalles réguliers des lacets qui se confondaient avec la terre et l’herbe pour attraper différents passereaux. A ses côtés, le nez au ciel, j’ai refait mon enfance ainsi que ma légende. Mon grand-père aurait été un monsieur tout le monde. Car nous sommes tous des oiseleurs, des voleurs d’amour aux mille appeaux. Nous pensons que, n’étant pas dignes d’être aimés, il va nous falloir forcer la porte. Et, un jour, un oiseau vient de lui-même, pour quelques misérables graines alors que le jardin en regorge. D’un simple battement d’aile, fantasque, fragile et vulnérable, il allège notre existence du poids de son insolente absurdité : lui, ose risquer sa vie pour une rencontre… Je remercie les oiseaux pour ce don qu’ils nous font en nous laissant les observer. Parmi eux j’ai oublié de vouloir être ailleurs.
Marine Azencott
Du sens de la phrase : « Je t’aime comme personne ne t’a jamais aimé, et personne ne pourra t’aimer comme je t’aime. »
Et bla bla bla…
Au fond la phrase a quelque chose d’inquiétant. De deux choses l’une : ou bien cet amour là n’est pas humain, ou bien il est fort peu de chose : Car l’Amour est toujours antérieur à notre amour. L’Amour est antérieur à notre parole d’amour, il n’est pas synchronique mais diachronique. Toujours il nous a précédés. C’est aimer bien peu l’autre que de ravaler l’Amour à notre petit amour, à notre échelle. Déjà parce qu’aimer l’autre, c’est accepter qu’il ait eu un passé, une histoire, c’est aimer le tissu d’histoires que l’autre est. Il y a eu un « avant » son « être-avec-moi », et il y aura peut-être, que cela me plaise ou non, un « après-avoir-été-avec-moi ». Parce que la vie ne s’arrête pas quand notre amour s’arrête. Dire « je t’aime comme personne ne t’a jamais aimé », c’est donc occulter le passé de l’autre. Et ce n’est pas aimer, que refuser l’Histoire qu’est celui que j’aime. Je voudrais être le seul, la seule à l’avoir aimé. Je voudrais être indispensable. Mais force est de constater que l’amour me précède. Qu’eu égard à lui, mon existence n’est rien. Le monde ne m’a pas attendu pour créer l’Amour. L’Amour est antérieur à mon amour, l’amour me précède, comme le monde me précède. Cet amour là est folie, parce qu’il est jaloux d’un passé, de tous ceux qui m’ont précédé, de tous les possibles dont je n’ai pas fait partie. Il est dès lors impossible pour moi (parce qu’irreprésentables, les expériences qui ne sont pas miennes deviennent inconcevables) que quelqu’un avant moi, ait pu aimer mon amoureux au moins autant que moi. Il est inacceptable pour moi que je puisse n’être pas l’alpha et l’oméga du bonheur de l’autre. Parce que si l’autre a été heureux avant moi, c’est précisément que mon amour ne lui a pas été de tout temps essentiel : si ne me connaissant pas il a su vivre sans moi, une cruelle idée s’impose : l’autre saurait se passer de moi. Après moi le déluge ? Oui mais au déluge réduisant en ténèbres tout ce qui avait été lumineux, succédera un nouveau soleil. « Un seul être nous manque et tout est dépeuplé », mais le naufrage de l’amour ne peut qu’admettre que le rivage est proche, et nous accosterons un jour pour repeupler le monde. L’Amour antérieur à nous ne s’arrête pas avec nous. Antérieur à moi, postérieur à moi, hors de moi, l’Amour est hors du temps. Et quand bien même je ne me « remettrai pas » du départ de l’autre, signant l’échec et la fin de notre amour, l’amour lui se remettra toujours. Parce que l’amour n’est pas une chose humaine, il est, si l’on préfère, cette chose tellement humaine, qu’il se situe toujours au-delà ou en-deçà de moi, l’amour est indifférent à ma souffrance individuelle ; atomique, ma souffrance est relative, elle n’est que peu chose : à lui seul un atome ne saurait peupler tout l’univers. Alors l’amour nous jette dans l’effroi, et l’effroyable amour souffrant de la peur démesurée du délaissement de s’écrier : « Personne ne t’aimera jamais comme je t’aime. ». Mais l’amour démesurément inquiet qu’est cet amour-là n’est pas plus l’amour que ne l’était le précédent amour, l’amour-négation du passé de l’autre.
Dire : « Je t’aime comme personne ne t’a jamais aimé, et personne ne pourra t’aimer comme je t’aime. », c’est doublement ne pas aimer. C’est commettre une double faute : pécher par orgueil, et pécher par peur. Et la peur et l’orgueil sont des manquements à ce que l’amour est. En somme, en niant le passé de l’autre, en faisant comme si j’avais été de tout temps le sujet de sa quête, l’objet de toutes ses attentions, je nie l’autre et nie mon amour pour lui. L’amour jaloux est un amour égoïste. Dire « je t’aime comme personne ne t’a jamais aimé », c’est avouer qu’au fond, ce que j’aime c’est mon amour pour toi, j’aime mon amour plus que je ne t’aime toi-même. J’aime la sensation que la solitude de mon amour procure, et m’aime moi-même à travers l’amour de l’autre. L’amour qui veut faire croire qu’il aime comme personne n’a auparavant jamais aimé est un amour centripète, narcissique. Cet amour-là n’est pas l’amour, il en est même la négation. L’amour donne et se donne. Il n’attend pas de retour, pas de reconnaissance. Il ne se justifie pas, et n’attend pas de l’autre que l’autre reconnaisse la démesure et le caractère inouï, hypostatique, de mon amour pour lui. L’amour qui aime vraiment n’est tiraillé ni par le futur, ni par le passé, il est donation présente, confiance synthétisante et nue. Pour lui le passé n’est pas un problème et le futur ne fait pas question, il n’adresse pas de reproches et en cela est irréprochable, la jalousie ne l’atteint plus, il n’est pas triste de n’être pas premier, il ne refuse nullement à l’autre un avenir qu’il est libre de faire advenir, il ne se nourrit pas d’immobilisme et d’absence de vie de l’autre, il est l’amour, et parce qu’il l’est, il aime et n’isole pas.
Marine Azencott
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