Le chemin du philosophe

laboratoire d'expériences de pensée

L’irréversible

Désormais, et par souci de clarté et d’allégement de la page d’accueil, cette leçon de philosophie, déjà accessible sur le site, est directement téléchargeable en format PDF. Cliquez ici : l’irréversible – leçon d’agrégation par marine azencott

juin 4, 2009 Publié par | Philosophie, philosophie de l'action, philosophie de l'irréversibilité du temps | , | Laisser un commentaire

Conclusion – Consentir à l’irréversible temporalité, contre toute nostalgie démissionnaire : vers un avenir à faire advenir.

 

 

 

 

 

Ici s’achève notre parcours sur la temporalité, et l’irréversibilité du temps. Nous sommes amenés à conclure que …

 

 

Dès lors la nostalgie n’est rien sinon une mélancolie humaine rendue possible par la conscience de quelque chose d’autre, d’un ailleurs, d’un contraste entre passé et présent, et cette nostalgie trouve sa source dans et est provoquée par l’irréversibilité du temps. Car on ne saurait remonter le cours du temps, tel est l’obstacle insurmontable qu’il oppose à nos entreprises. C’est notre impuissance devant cette impossibilité qui fait toute l’amertume de la nostalgie et l’absurdité des chimères du rajeunissement. La nostalgie n’est pas le mal du retour : on peut toujours revenir à son point de départ, à son lieu natal (l’espace se prête docilement à toutes nos allées et venues) mais il est impossible de redevenir celui qu’on était au moment du départ.

Mais si le temps s’oppose irréductiblement à la rétrogradation il ouvre devant nous une carrière infinie à la liberté. L’homme peut s’ouvrir à l’idée du futur et confirmer ce que le temps affirme : il s’agit d’apprendre le consentement à l’irréversible temporalité avec ses irréparables et ses irrévocables, contre toute nostalgie décevante et démissionnaire, pour une réorientation quotidienne vers un avenir à faire advenir. C’est donc la « futurition » qui « est le sens du sens », à la condition pour chacun de « vouloir-vouloir ».Vladimir Jankélévitch démontre donc en fin de compte que l’irréversible n’admet qu’un seul remède : le consentement joyeux de l’homme à l’avenir, au futur.

Ainsi, l’appréhension du flux irréversible du temps n’est plus celle d’un temps destructeur (les jours s’en vont, tandis que nos moments heureux irréversiblement passent, nous vieillissons tandis que tout s’érode et se délite), mais le temps se présente à nous comme constructeur, en raison de son irréversibilité même : le passage du temps permet la maturation, la création. Le temps est facteur de progrès : nous accumulons des connaissances et intégrons des expériences. Et nous retrouvons là le « sérieux » dont parle Jankélévitch, qui est attention synthétisante, patience et action organisée, adhésion à la réalité.

 

Par Marine Azencott.

 

mars 23, 2009 Publié par | philosophie de l'irréversibilité du temps | , , , , , | Laisser un commentaire

Partie III – L’irréversible est ce qui rend le projet possible, voire nécessaire.

 

 

 

 

III- Nécessité de l’irréversibilité du temps vécu : l’irréversible est ce qui rend possible le projet voire le rend nécessaire. L’irréversible est ce qui me conditionne, me donne une limite et donne une matière à ma vie (puisque je vais mourir). L’irréversible n’est plus l’attribut du temps, mais la temporalité même : il est vécu comme une tragédie, un scandale. La question est alors de comprendre ce refus paradoxal du temps, cette nostalgie qui nous pousse à préférer ce qui n’est plus à ce qui sera, et de trouver le remède à l’inconsolable de l’irréversible. N’est-ce pas justement parce que le temps est irréversible, qu’il est créateur ?

 

La raison fondamentale de l’irréversibilité du temps est que, si après que l’homme a posé un acte qui le change spirituellement en bien ou en mal, le simple mécanisme du retour du temps pouvait le ramener à une situation antérieure, la responsabilité spirituelle n’aurait plus aucun sens. C’est la nécessité du temps de l’action qui exige que le temps soit irréversible. L’irréversible implique la vanité de l’idée de retour dans le temps : si cela était possible, on pourrait faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu (Auschwitz). Mais c’est impossible. Car comme le dit Aristote citant Agathon dans l’Ethique à Nicomaque : même Dieu ne peut pas faire que la guerre de Troie n’ait pas eu lieu.

 

Ainsi se présente à nous une « donnée immédiate » ou une intuition spontanée, évidente : le flux  du temps est pour nous orienté et irréversible. Que nous allions du passé vers l’avenir, ou que ce soit l’avenir qui vienne vers nous et tombe dans le passé, le présent étant la charnière de ce passage, il faut aussi dire que passé et avenir ne sont pas semblables, ne sont pas de même nature. Jankélévitch affirme dans L’irréversible et la nostalgie cette irréversibilité du temps comme quelque chose d’ontologique. «L’irréversibilité n’est pas un caractère du temps parmi d’autres caractères, il est la temporalité même du temps … l’irréversible définit le tout et l’essence de la temporalité et la temporalité seule … Le devenir n’est pas sa manière d’être, il est son être lui-même … on ne peut concevoir un temps réversible et qui demeurerait cependant temporel ». Il y a asymétrie entre le passé et le futur. Certes ni l’un ni l’autre n’ont d’existence matérielle et n’ont, comme on l’a vu, d’existence que dans notre esprit. Mais l’inexistence du passé a tout de même un contenu précis (images précises, idées nettes, qui suscitent parfois de nouveau des émotions, etc) et certain que n’a pas l’avenir. L’avenir est vide, flou, incertain. Le fait que le passé ait existé, ait été présent, lui donne une consistance que n’a pas l’avenir.

 

Cette asymétrie joue dans l’attitude que nous avons à l’égard du temps. Si le simple flux ininterrompu est seulement déstabilisant, l’irréversibilité lui ajoute un caractère plus contraignant et surtout lui ajoute un caractère tragique, en lui donnant la dimension du «jamais plus» et du « trop tard ». Le simple flux pouvait nous laisser l’espoir de faire une autrefois ce qu’on n’avait pu faire, de retrouver des occasions qu’on avait laissé échapper, de corriger nos erreurs, etc. Mais l’irréversible ferme le passé, obère l’avenir. Le passé devient, non seulement définitivement passé, mais irrévocable. L’avenir nous permettra peut-être de réparer certains dommages causés (on répare et restaure une maison abîmée, on peut même la reconstruire à l’identique si elle a été détruite entièrement – mais ce ne sera plus la même maison ; on peut se réconcilier avec un ami après une dispute, dissiper des malentendus, – mais il en restera toujours une vague gêne, l’amitié ne sera plus tout à fait la même), de modifier notre attitude, de renier nos idées (nous serons donc revenus sur nos engagements) – mais ce ne sera pas innocemment : nous serons devenu un renégat. Rien ne pourra faire que ce qui a été n’ait pas été. Le temps perdu peut à la rigueur se rattraper, il ne se retrouve jamais, l’occasion perdue ne se retrouve jamais ; des occasions analogues pourront se représenter, mais elles ne seront pas précisément celle qu’on avait laissé s’échapper – serait-elles mêmes identiques, le laps de temps qui les sépare aurait été autre chose.

L’irréversible et son caractère irrémédiable sont aggravés pour nous par la brièveté de notre vie. Déjà cette idée était présente dans la déploration de la fuite du temps : la fuite du temps est tragique pour nous puisque nous allons mourir, et que chaque instant qui passe nous rapproche de la mort. L’irréversibilité de cette fuite y ajoute le désespoir des désirs non réalisés et qui ne seront jamais réalisés, des fautes qui ne seront jamais effacées, et surtout des possibilités qui disparaissent : notre avenir s’amenuise (la « peau de chagrin ») ; « les possibles se reconstituent moins vite qu’ils ne s’actualisent par l’effet d’une prétérition envahissante; l’épuisement des possibles transforme peu à peu l’espérance en regret, la marge de l’espérance ne cesse de s’amenuiser au-devant de nous; l’espérance n’est bientôt plus qu’un radeau fragile sur l’océan des choses révolues » (Dostoievsky). Le tragique vient ici non seulement de ce que notre avenir, et donc nos espérances se réduisent de plus en plus, mais surtout que notre passé s’alourdit de toutes les occasions ratées, de toutes les maladresses, de toutes les déceptions, de toutes les fautes qui s’y sont accumulées et qui ne pourront jamais s’effacer. La mort met fin définitivement à toute espérance de modifier tout cela, de le compenser, à défaut d’y remédier. La mort fige ce passé et, comme dit Sartre, « le transforme en destin ».

Et même encore pendant la vie, il y a tous les cas d’irrémédiable où ce qui s’est produit ne peut plus être changé. Nous n’avons pas écrit à un ami la lettre qu’il espérait, et il est mort: il est irrémédiablement trop tard. Une œuvre d’art ou un monument a été détruit : on ne peut le remplacer, la destruction est irrémédiable.

 

L’oubli ou le pardon sont des adoucissements pour des situations pénibles qui ont été ou que nous avons provoquées, (bien sûr, on réserve le terme d’irrémédiable à des situations qui exigeraient un remède), mais ils n’effacent pas ce qui a été, ils ne peuvent faire revivre ce qui a été vécu, ni le faire dévivre.

 

C’est pourquoi l’irréversible est pour nous un scandale, scandale affectif et scandale moral. Comment, dit Chestov, nous indignons-nous devant une faute d’orthographe, une faute de calcul ou un illogisme, et acceptons-nous la condamnation de Socrate (la condamnation du juste), parce qu’elle a eu lieu et que « c’est comme ça » ? Il y voit une nécessité à laquelle nous nous soumettons avec résignation, alors qu’il faudrait voir si elle est vraiment si nécessaire. Cela devrait nous être sans cesse un objet de scandale qu’on ne puisse effacer cette faute, indélébile comme la tache de sang sur la main de Lady Macbeth. Pouvons-nous oublier cela ? Pouvons-nous même le pardonner? Socrate seul pourrait pardonner. La faute est irrévocable, elle engage l’humanité tout entière puisque personne n’y peut rien.

 

D’où les sentiments que Jankélévitch analyse à l’égard de ce passé irrémédiablement passé, voire irrévocable : nostalgie, regret, remords.

- nostalgie du « bon vieux temps », dont nous oublions volontiers qu’il comportait aussi de mauvais moments – c’est que l’éloignement lui confère une aura séduisante. Ce n’est pas pour ses charmes réels que nous avons la nostalgie du passé, dit Jankélévitch, mais simplement parce qu’il est passé. C’est l’éloignement qui suscite la nostalgie, et nous fait prendre plaisir à l’évocation des souvenirs

- regret de ne pouvoir le revivre avec une conscience plus claire de notre bonheur d’alors, de notre fraîcheur d’alors, en en connaissant mieux le prix – mais ne nous décevrait-il pas ? Quand nous revenons sur les lieux de notre enfance, ils nous paraissent rapetissés, parfois dérisoires : nous les avions transformés, embellis, par la distance, la rêverie, l’imagination. (Cf. le film « Carnet de Bal » de Duvivier.). Et pourrions-nous vraiment le savourer davantage, instruits que nous sommes de ce qui a suivi ? Rien n’est moins sûr, cette connaissance risquant plutôt d’empoisonner notre moment revécu par la conscience claire de son caractère fugitif et l’espèce de souvenir anticipant de ce qui a suivi.

- remords né de l’irrévocabilité de nos fautes, qui rend le souvenir obsédant, envahissant, et qui ronge notre conscience, empoisonne tous nos instants sans pour autant apporter le moindre remède ou la moindre réparation. Il faudrait que, par une sorte de retournement de la volonté et de l’attention, il puisse se tourner vers le présent et l’avenir, pour amener le responsable à réparer ce qu’il peut réparer, à s’améliorer lui-même et à ne pas risquer de recommencer : le remords se transformerait alors en repentir, sentiment positif et moral.

Alors que le futur ne nous livre rien ou presque rien (il est imprédictible), tout déformé ou fragmentaire qu’il puisse être (en fonction de la coloration affective du souvenir) le passé a une consistance et une richesse indéniable : nous lui donnons la signification qui nous convient aujourd’hui en fonction de ce que nous avons vécu depuis, en fonction de nos orientations actuelles. Ainsi, dit Sartre, « cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle a été pur accident de puberté, ou au contraire premier signe d’une conversion future ? Moi, selon que je déciderai – à vingt ans, à trente ans – de me convertir. Le projet de conversion confère d’un seul coup à une crise d’adolescence la valeur d’une prémonition que je n’avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j’ai fait, après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m’endurcis …. Ainsi, tout mon passé est là, pressant, urgent, impérieux, mais je choisis son sens et les ordres qu’il me donne par le projet même de ma fin …. C’est le futur qui décide si le passé est vivant ou mort. ». – et c’est ce qui nous permet d’échapper au «poids du passé » et de sauvegarder notre liberté. (cf L’Etre et le Néant).

 

 

Ainsi, si nous ne pouvons échapper à la fuite irréversible du temps, si ni passé ni futur n’existent puisque le premier n’est plus et que le second n’est pas encore, nous ne pouvons pas non plus échapper à la présence en nous du passé (souvenirs, sentiments qui accompagnent ces souvenirs) ou tout au moins à ces deux mouvements opposés qui nous tirent vers le passé et vers le futur :

Nous avons le désir d’échapper au «poids du passé », d’oublier nos expériences et d’aborder le monde avec « un regard neuf ». D’être uniquement tournés vers l’avenir, de « néantiser » le passé pour accueillir librement l’avenir. Mais, outre que c’est impossible, c’est aussi là une illusion : d’être sans souvenirs ne nous rendrait pas plus libres. Nous serions seulement ignorants du monde lui-même présent devant nous, et ignorants de nous-mêmes, sans désirs et sans raisons d’agir. Non pas libres, mais paralysés.

Et en même temps le désir de « se réfugier » dans le passé, en repoussant l’idée de ce qui va venir pour échapper au futur, règne de l’inconnu.

 

Il ne s’agit plus d’un désir d’arrêter le flux du temps ou au contraire d’en sauter des étapes, mais de forcer, ou d’inverser l’irréversibilité du temps. Les deux désirs inverses sont aussi deux illusions qui ne font que confirmer l’irréversibilité du temps.

- Celui qui « se réfugie dans le passé» et qui fait comme si ce passé existait encore veut en fait revenir dans ce passé, le vivre à nouveau. Or, c’est là une absurdité : cela serait-il possible par un miracle, cela n’abolirait pas pour autant l’irréversibilité : la deuxième séquence suivrait le moment du miracle. On peut imaginer un miracle qui rende à la dame son fils mort, il a quand même été mort. Jankélévitch l’explique pour Lazare ressuscité: Lazare peut-il oublier, effacer, en lui et dans l’univers, les trois jours où il a été mort? La résurrection peut-elle renouer les deux durées vivantes en effaçant ces trois jours? On ne peut effacer l’origine: Lazare ressuscité est le même Lazare qui a été mort – mais aussi il est un autre, puisqu’il est séparé de cet ancien lui-même par cette mort. Il est irrémédiablement un autre, car en fait il n’y a pas de retour en arrière, la résurrection prend sa place dans le cours irréversible du temps, et la nouvelle vie de Lazare est une seconde vie qui prolonge la première mais aussi intègre en elle ces impensables trois jours de mort. Rien n’est aboli, tout prend sa place dans le déroulement irréversible du temps. L’irréversibilité du temps amenant l’idée d’un ordre dans la succession des événements (on range ces événements sur une ligne représentant le cours du temps, selon l’avant et l’après), notre désir même de revenir en arrière est quelque chose d’illusoire : il cache de l’illogisme et nous mène à des paradoxes insolubles. Ainsi, quand nous désirons revenir dans un fragment du passé, ce n’est pas pour revivre ce passé (i.e. le revivre à l’identique), car alors nous ne nous apercevrions même pas que nous le revivons (cf. le film de Resnais d’après Sternberg, « Je t’aime, je t’aime »). Nous voulons le revivre avec une conscience nouvelle, enrichie par l’expérience acquise – c’est donc là vivre une nouvelle situation, qui se placerait dans la continuité temporelle, après la première sans pouvoir la remplacer, puisque la première a déjà eu lieu. Quant à la succession, au déroulement lui-même, on peut croire à la possibilité de son retournement: au cinéma, on peut passer le film à l’envers, c’est un trucage fréquent : on voit les gens se précipiter en arrière à reculons, la fleur se replier sur elle-même pour se retrouver en bouton, la lettre jetée au feu (Cocteau, «Orphée ») ressurgir du feu et ses morceaux bondir dans les mains où ils reconstituent la lettre originale. Mais, outre que ce n’est, comme tout le cinéma lui-même, qu’une illusion, un enregistrement qu’on manipule, il faut de toutes façons que la première séquence ait été tournée d’abord: que les gens se soient avancés, que la fleur se soit épanouie, que la lettre ait été d’abord intacte puis déchirée et jetée au feu. La séquence inverse ne peut que suivre la première, et de plus n’est qu’un simulacre.

Dans la réalité, nous ne voyons jamais des morceaux de quelque chose comme un fait premier, se rassembler pour reconstituer l’objet. Nous avons tendance même à considérer comme logique l’ordre de succession ordinaire, normal, des séquences : elle n’est jamais démentie.

Si même ce retour au passé était possible sans repasser à l’envers toutes les étapes, sans que notre conscience acquise depuis soit abolie, nous ne pourrions pour autant le revivre, nous ne pourrions que le transformer – non pas comme nous le voudrions (retenir le geste irrémédiable, saisir l’occasion que nous avions laissé s’échapper), mais par le seul effet de notre présence là où elle ne devait pas être. C’est un des thèmes classiques de la science-fiction : Par notre présence dans le passé, toute la suite des événements ne peut que changer du tout au tout : ainsi, dans « Retour dans le futur », le jeune homme propulsé dans les années 50 pour accomplir sa mission risque une catastrophe temporelle : la jeune fille qui sera sa mère commence à tomber amoureuse de lui, il doit la pousser dans les bras de celui qui deviendra son père.

L’abolition du passé pour vivre uniquement dans le présent ou dans le futur paraît moins paradoxale, plus admissible, en tant qu’elle paraît aller dans la direction même du temps. «Vivre dans le présent» (« Carpe Diem ») a été le mot d’ordre des hédonistes – mais c’est aussi une illusion : même si l’on veut ignorer le passé, le passé ne se laisse pas ignorer ; on peut repousser les souvenirs mais non les conséquences de nos actions passées.

 

Faut-il alors « vivre dans le futur » ?

 

Vivre dans le futur n’a pas vraiment de sens : cela veut dire en fait vivre dans le présent mais en ayant les yeux fixés sur ce futur : c’est là vivre sans conscience, car nier le passé et le présent est vider la conscience de tout son contenu, c’est encore confirmer l’irréversibilité du temps : celui qui croit aller ainsi vers l’avenir seul traverse en fait le présent, et les présents successifs, sans les comprendre, et sans jamais aborder l’avenir en tant que tel. On n’échappe pas à l’irréversible.

Est donc vérifiée notre impossibilité non seulement à échapper à l’irréversibilité du temps, mais même à la penser. C’est pourquoi elle paraît un scandale à notre affectivité (emprunte de regret, remords, nostalgie) mais aussi à notre raison. L’ordre du temps correspond au fonctionnement de notre raison, dont le travail est de mettre en ordre le monde.

Dès lors qu’on ne peut ni rétrograder (revenir au passé), ni vivre dans le futur, ni vivre uniquement dans le présent, apparaît le désir de nier le passage du temps (en tant que flux irréversible et devenir perpétuel) : c’est le désir d’éternité, l’immobilisation du temps (idée du Lac : « O temps suspends ton vol, et vous, heures propices / Suspendez votre cours ! / Laissez-nous savourez les rapides délices / Des plus beaux de nos jours ! »). Puisqu’on ne peut pas l’immobiliser dans son cours, horizontalement, si on peut dire, on imagine de l’immobiliser en quelque sorte verticalement, c’est-à-dire en en sortant. L’éternité n’est donc pas la perpétuation indéfinie dans le temps, elle est autre chose que le temps. Notre représentation de l’éternité comme refus de l’irréversible est une « idée inadéquate », comme dirait Spinoza, comme celle de l’arbre qui parle, idée confuse que nous formons par extrapolation de choses disparates et sous la puissance du désir.

Retour au temps cyclique donc, réconciliant le temps et l’éternité, par le refus du flux irréversible et l’acceptation de la succession. La conception circulaire du temps est justement celle qui prétend nier le temps linéaire au profit de l’éternel retour. Ainsi l’éternel retour des planètes (qu’aujourd’hui nous savons faux) n’est qu’une illustration sensible de l’éternité de l’être. En écartant la question de son irréversibilité (en n’en faisant qu’une apparence) la position de Parménide est donc celle qui nie toute réalité métaphysique au temps. Pour lui, le temps n’est pas car il est mélange d’être et de non-être. Seule l’éternité est sans contradiction. Un temps cyclique est donc un temps qui est refermé sur lui-même, comme un éternel recommencement de tout (mythe d’Orobouros qui se mord la queue et se nourrit ainsi continuellement de lui-même). Mais l’idée de l’éternel retour est, comme le dit Jankélévitch l’idée la plus désespérante qui soit, elle heurte autant notre raison que notre affectivité : ce n’est pas de cette éternité-là que nous rêvons, elle nous paraît bien plutôt cauchemardesque, en ce qu’elle ajoute à l’irréversibilité (à l’intérieur d’un cycle, on ne peut pas plus revenir en arrière que dans la conception linéaire du temps) l’absurdité de la répétition identique.

Ce qui fait l’intérêt de la position de Bergson, c’est qu’elle prend le contre-pied de la tradition parménidienne : penser métaphysiquement la durée (l’irréversibilité continu du temps non spatialisé) comme créativité de/et dans  l’être même, comme imprévisibilité radicale du présent/futur, comme jaillissement absolument libre. La pensée parménidienne ramène le temps à l’espace réversible et pense l’être en termes de forme spatiale éternelle alors que celle de Bergson fait de la durée irréversible de la conscience, la source créatrice de l’être.

Bergson disait: « il faut attendre que le sucre fonde » et j’ajouterais : lorsqu’il est fondu peut-on raisonnablement attendre qu’il redevienne le morceau qu’il a été ? Nous risquons alors d’attendre indéfiniment, car la probabilité de ce retour est “presque” nulle. En tout cas très inférieure à celle qu’il reste fondu.

L’irréversibilité du temps ne correspond pas seulement à l’expérience objective (hors de moi) mais à notre expérience subjective universelle : je ne rajeunis pas et vous non plus ! Et, quelque soit notre âge, croire le contraire nous est “quasiment” impossible. L’irréversibilité du temps est un fait d’expérience ; cela ne fait pas question.

Pour Bergson la durée est d’abord une “donnée immédiate de la conscience” : nous n’avons jamais la même expérience de conscience et si nous avons l’impression du “déjà vécu”, la deuxième fois est vécue comme “une deuxième fois” et non comme “la première” ; elle est donc, à ce titre, radicalement nouvelle. Si la durée est irréversible, c’est parce qu’elle est créatrice.

« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » non seulement parce que le fleuve a coulé et que la seconde fois, ce n’est pas la même eau, mais aussi parce que nous-mêmes nous avons changé, parce que déjà nous avons le souvenir de la première fois et que donc nous n’appréhendons pas de la même manière notre entrée dans l’eau.

Jankélévitch appelle cela la « primultimité » : il n’y a jamais de deuxième fois, la deuxième fois est quelque chose de nouveau, elle est elle aussi une première fois.  Cf L’Aventure, l’Ennui et le Sérieux : « c’est justement cette grâce de la deuxième fois qui nous est refusée… Chaque ‘fois’ est à la fois première et dernière, et pour cette raison nous la disons primultime. »

Ex : On ne fait jamais deux fois l’amour de la même façon, même si c’est, croit-on, avec la même personne, sinon on s’enferme dans la routine qui tue l’amour.

On n’écoute jamais deux fois le même morceau de musique : « La réexposition, dans une sonate, réitère et reproduit l’exposition : mais même si elle la répète littéralement, elle dégage un sens nouveau qu’elle doit au fait de lui succéder, au fait d’être précédée ». Pendant l’exposition nous appréhendions quelque chose de nouveau. Lors de la réexposition nous reconnaissons la mélodie et superposons les deux écoutes. Si elle se répète encore, elle deviendra « habitude naissante ou radotage naissant ». Même si nous l’oublions chaque fois, il reste un « je ne sais quoi » qui différencie chaque fois, simplement le fait que la première fois a eu lieu.

La mémoire qui est l’essence de la conscience est créatrice d’expériences toujours nouvelles, en cela qu’elle (re)synthétise toujours toutes nos expériences antérieures. Le désir est désir de changement, sinon il meurt.

Ainsi le changement irréversible est bien au coeur de notre expérience objective et subjective et le nier est tout aussi impossible que de nier notre existence, notre être au monde et à nous-mêmes ; il est vrai que ce changement peut signifier que nous mourrons et la disparition de ce à quoi nous sommes attachés ; d’où la tentation d’une vie éternelle ; mais réfléchissons : pouvons nous l’imaginer comme vivable ?

 

Par Marine Azencott

mars 23, 2009 Publié par | philosophie de l'irréversibilité du temps | , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Partie II – Alors que la réversibilité caractérise un temps objectif expérimental, le temps subjectif est irréversible.

 

 

II – alors que la réversibilité caractérise un temps objectif (expérimental), l’irréversibilité est le caractère inaliénable d’un temps subjectif. Si l’on conçoit le temps comme subjectif, alors le rapport du « temps » (vécu) et de l’irréversibilité est celui d’une implication nécessaire.

 

Une direction, oui, mais pourquoi ?

A priori, le temps est irréversible. Une fois passé, pas de retour en arrière possible. Pourtant, la plupart des équations physiques, sont symétriques par rapport à une translation dans le temps, à une inversion temps.

C’est même le cas de toutes les équations qui décrivent les phénomènes à une échelle microscopique. Ainsi, si on passe l’enregistrement d’une interaction physique se produisant à échelle microscopique, il est impossible de dire si l’enregistrement est passé à l’endroit ou à l’envers.

Conflit d’échelles

A l’échelle macroscopique, c’est autre chose : du lait mélangé à du café ne redonnera jamais du lait et du café. Du lait versé dans du café se mélange irréversiblement au niveau macroscopique. Pourtant, au niveau des particules, toutes les réactions sont théoriquement réversibles.

Un autre exemple peut-être moins trivial mais quotidien est la transmission d’énergie thermique : c’est toujours le corps le plus chaud qui va donner sa chaleur au corps froid, jamais l’inverse.

La deuxième loi de la thermodynamique, dont l’objet est l’évolution de l’entropie au cours des échanges de chaleur, postule que l’entropie d’un système isolé ne peut qu’augmenter, et donne donc une loi physique non symétrique par rapport au temps.

C’est Ludwig Boltzmann qui trouve une explication : il a recours aux lois statistiques. D’après lui, l’agrégation statistique des lois réversibles de la dynamique des particules conduit à une équation macroscopique irréversible. L’irréversibilité surgit au bout des calculs, comme une propriété émergente caractéristique des systèmes complexes. En résumé : au niveau des particules, les équations sont réversibles, mais pas au niveau des systèmes complexes.

Clausius, physicien allemand (1822-1888), affirme que : « l’énergie du monde est constante. L’entropie du monde aspire à un maximum (c’est-à-dire s’accroît inexorablement)) ». L’entropie désigne le désordre croissant des composantes du monde. Par exemple si l’on place dans un bocal deux gaz différents séparés par une glace, puis que l’on retire cette glace, alors les deux gaz se mélangent sans que l’on puisse retrouver l’ordre qui régnait avant. La thermodynamique postule ce principe pour l’univers, ce qui constitue manifestement une irréversibilité dans un temps objectif (et scientifique). Ainsi, le temps est pour la première fois lié à l’évolution irréversible d’un système et il a une flèche, qui montre le futur.

 

Une notion semble donc liée à l’irréversibilité : celle de la flèche du temps. Mais attention à ne pas confondre irréversibilité et flèche du temps : une loi physique peut être réversible sur le papier, les évènements qui en sont l’illustration, qu’ils se produisent à l’endroit ou à l’envers par rapport au temps intuitif, n’en sont pas moins inscrits dans le cours du temps, dans sa progression.

Pourtant, le père de la physique relativiste contemporaine, Albert Einstein, déclare que pour les physiciens convaincus, le passé et le futur ne sont que des illusions (cf tome 5 des Ouvrages choisis d’Einstein par Balibar et Merleau-Ponty).

Serait-ce à dire que le temps n’est irréversible qu’en apparence ? C’est ce que veut dire Einstein, et il songe là au fait que, pour la science physique relativiste, les lois de la nature sont valables quel que soit le sens dans lequel se déroule le temps. Ainsi le « passé » n’est-il passé que subjectivement, car il pourrait aussi bien être « futur ».

Cette nouvelle conception du temps, qui conçoit le temps comme réversible, a de quoi surprendre : elle contredit effectivement radicalement notre conception usuelle d’un temps nécessairement irréversible, et montre bien que l’idée selon laquelle le temps doit présenter un sens, une direction unique – ce qu’on a appelé « la flèche du temps » ne va pas de soi.

Le temps tel que le conçoit Einstein peut être dit « objectif », en vertu du lien qui lui est conféré avec l’espace. Au contraire, le temps qu’Einstein dénonce comme illusoire peut être qualifié de « subjectif », puisqu’il émane du simple sujet.

Le temps conçu par Einstein dans sa théorie de la relativité, ne sera pas pensé indépendamment de toute chose, mais au contraire inextricablement lié à l’espace. A tel point que le temps sera pensé comme une « quatrième dimension spatiale » (ce que formalisera mathématiquement Poincaré). Penser le temps comme de l’espace implique de multiples conséquences, dont celle qu’évoque Bernard Piettre dans Philosophie et temps scientifique : « Plus on regarde loin dans l’espace plus on regarde loin dans le temps ».

Ce phénomène est lié au fait que la lumière a une vitesse finie (300 000 km/s), la célérité, mais qui est également une vitesse absolue, limite. Rien ne va plus vite. Le temps dès lors présente la curiosité d’être « élastique » : le temps passe « plus lentement » si l’on va plus vite.

Ici se profile la notion de « temps propre », illustrée par le célèbre « paradoxe des jumeaux » inventé par Paul Langevin en 1911. Il suppose deux jumeaux, l’un reste sur terre et l’autre voyage dans l’espace à une vitesse très proche de celle de la lumière. Le voyageur revient, après 40 ans (de temps terrestre), mais il n’a vieilli que de 6 années.

Il n’est par conséquent résolument plus possible de penser le temps indépendamment de l’espace matériel, ce pour quoi on peut parler de « temps objectif » chez Einstein. [On peut néanmoins se poser la de savoir Einstein pense l’irréversibilité du temps comme illusoire, puisque lui-même pense que pour remonter le temps il faudrait dépasser la vitesse de la lumière, ce qui est impossible…]

 

Ainsi se posent les termes de notre problème, pour élucider la question de savoir si l’irréversibilité du temps n’est qu’illusion : l’irréversibilité du temps ne serait-elle que la conséquence d’une conception subjective du temps, tandis qu’une conception objective impliquerait nécessairement un temps réversible ?

 

Augustin a inauguré la pensée d’un temps subjectif (au livre XI de ses Confessions). Il part de la constatation empirique selon laquelle nous ne percevons en fait que du présent, puisque, dit-il, « le passé n’est plus et le futur n’est pas encore ». Pourtant, nous avons bien une représentation du passé et du futur : par le souvenir et l’attente (expectatio). Mais précisément, ce souvenir et cette attente n’existent que dans l’esprit. C’est alors qu’Augustin, pour expliquer notre représentation du temps, avance l’idée d’une « distensio » de l’âme. Il s’agit d’une sorte d’écartement que l’âme effectue pour « s’extraire » du pur présent perçu, et s’ouvrir au monde temporel, comprenant le passé et le présent.

Husserl affinera cette théorie dans ses Vorlesungen für Phänoménologie des Inneren Zeitbewusstseins (leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps). En effet, à la suite de Exner qui postule une « mémoire provisoire ou primaire » attachée au présent (dans sa Doctrine de l’unité de la pensée et de l’être), Husserl distinguera une mémoire secondaire (la mémoire au sens augustinien, qui présentifie le passé dans une re-présentation (Vergegenwärtigung)), d’une mémoire primaire, appelée « rétention » (avec son corrélat pour le futur, la « protention »). Celle-ci a pour fonction de temporaliser l’instant présent (le point-source de la perception, l’impression originaire (Ur-Impression)).

Ainsi, pour Husserl comme pour Augustin, la représentation du temps est liée à une opération de la conscience (ou de l’âme). Il est donc permis de parler de « temps subjectif ». Or manifestement ce temps s’organise en un « avant » et un « après » (en termes augustiniens repris d’Aristote), à quoi correspond la structure du mode de donation du temps en « rétention/protention ». Ainsi Augustin ne parle jamais d’un « futur qui n’est plus et d’un passé qui n’est pas encore ».

Il paraît donc clair qu’au temps subjectif est lié le caractère d’irréversibilité. Mais plus encore, nous voudrions montrer que ce lien est nécessaire.

 

C’est à Kant que nous devons une telle démonstration. En effet, dans sa Kritik der reinen Vernunft (Critique de la raison pure), dans la première partie de la « théorie transcendantale des éléments », à savoir « l’esthétique transcendantale », Kant montre que le temps est constitutif de notre intuition pure (avec l’espace), autrement dit lorsqu’un objet est soumis à notre intuition sensible, il « subit » la formalisation a priori de cette intuition pure. En tant que tel, l’objet conditionné de cette manière, est un phénomène (Erscheinung), par opposition à la chose en soi (Ding an sich), qui est donc un inconditionné (Unbedingte). Ainsi lorsque la conscience se représente un objet, ce ne peut être que dans le flux temporel. C’est pourquoi Kant peut affirmer que « le temps est la forme du sens interne ». Et l’un des trois modes du temps est la « succession ».

Or parallèlement à cette formalisation par l’intuition pure, l’entendement (Verstand) opère une subsomption du phénomène par les concepts purs (catégories), via le schème de l’imagination pure. Parmi ces catégories opère une catégorie de la relation bien particulière : celle de la relation causale. Ainsi un phénomène nous apparaît a priori causal.

Dès lors, un phénomène ne pourra nous apparaître que dans une succession temporelle et dans une chaîne causale. La cause comme concept impliquant la notion d’avant/après (puisque sinon la cause serait effet), Kant démontre bien que le temps, ainsi conçu (c’est-à-dire subjectivement), est nécessairement lié à l’irréversible flux temporel et causal.

Nous sommes manifestement parvenus à une contradiction évidente : le temps objectif d’Einstein est réversible, alors que le temps subjectif (de Kant par exemple) est nécessairement irréversible.

Ainsi il semble démontré que l’irréversibilité est le caractère inaliénable d’un temps subjectif. C’est dire que si l’on conçoit le temps comme subjectif, alors le rapport du « temps » et de l’irréversibilité est celui d’une implication nécessaire.

 

 

Par Marine Azencott

mars 23, 2009 Publié par | philosophie de l'irréversibilité du temps | , , , , , , | Laisser un commentaire

Partie I – Où se place l’irréversible : dans le temps ou dans le mouvement ?

 

 

 

 

I -  Où se place l’irréversible : dans le temps ou dans le mouvement ? Et ne faut-il pas substituer à la notion de mouvement la notion d’espace ?

 

 

 

La difficulté sera que nous pensons temps et espace, et que nous comparons un temps imaginaire à un espace expérimental, tandis que la physique aristotélicienne n’avait pas à mesurer le temps mais le mouvement.

 

 

 

ambiguïté du temps aristotélicien

 

Aristote, dans sa Physique (phusis [en lettres grecques], nature), IV, 10-14, 219b, définit le temps ainsi : « [en lettres grecques] touto gar estin o chronos, arithmos kinèséôs kata to proteron kai ustéron » (voici en effet ce qu’est le temps : le nombre du mouvement selon l’avant et l’après). Manifestement cette définition implique une irréversibilité, car l’avant ce n’est pas l’après et vice-versa. Or nous voudrions montrer qu’il s’agit bien là d’un temps « objectif » (d’ailleurs Aristote précise sa définition un peu plus loin en disant que le temps est le nombré, non le nombrant).

Cette mesurabilité essentielle au temps est bien un trait objectif. Le temps est effectivement mesurable et même mesure, puisqu’il sert aussi à mesurer l’espace (que l’on songe également aux « années-lumière »). Le temps d’Aristote semble bien être un temps à la fois objectif et réversible.

Mais en réalité, les choses sont plus compliquées : on peut distinguer deux temps dans la physique d’Aristote :

- un temps abstrait, vide de tout événement, qu’il ne parvient pas à définir.

- un temps qui serait concret, contenant l’accumulation des faits constatés, mis en mémoire orale ou écrite. (le temps de l’histoire). Ce temps là est un registre où sont notés un certain nombre d’événements qui sont censés constituer le concret du temps, mais n’en sont qu’une partie infime : ils sont consignés à la date exacte ou approximative que la mémoire leur assigne. Aucun de ces faits n’a en soi de durée particulière mais ils s’insèrent dans le temps comme éléments d’un ensemble sans cesse accru d’éléments nouveaux. Ce temps est un passé inamovible : c’est le gegone de Platon. Sans arrêt ce passé est augmenté non par le futur, qui n’existe pas, ni par le présent, sans durée, sans pouvoir, sans action. C’est le mouvement qui ajoute à tout instant des faits nouveaux, on peut dire en dehors du temps, puisque d’abord l’ajout s’effectue sans durée si le présent est durée, et qu’aussitôt engendré dans le passé ce fait devient établi, impossible à modifier, ce que nous disons irréversible.

 

[Il y a un mouvement, et ce mouvement est l’accumulation du passé dans le passé, puisque le présent n’a pas de durée et que le futur n’existe pas. Le passé grossit au fur et à mesure que l’on avance, et se nourrit de nos propres actions, donc de notre propre mouvement]

[ Aristote distingue le temps universel, cyclique donc réversible, du temps intérieur qui nous est propre, et qui lui est irréversible, et résulte de l’accumulation d’évènements dans le passé, temps immobile, persistant dans notre mémoire.]

L’irréversibilité antique n’est pas celle de ce temps sans mouvement ni direction, c’est l’accumulation dans l’immobile (dans le parfait verbal c’est-à-dire dans le passé) des faits dont le souvenir demeure. Ce temps concret, décelable seulement dans le passé immobile, dans l’accompli, est le développement au stade universel du temps intérieur. Il prend place dans le mouvement objectif, circulaire, proposé par les astres, qui rythme les saisons, d’où l’idée évidente que le cycle immuable passe sur des événements immuables et retrouve ainsi, de temps à autre, des paysages qui n’ont pas évolué.

 

L’Irréversible aristotélicien est donc un irréversible par accumulation (dans le passé des mouvements) : pour l’esprit antique, c’est ce qui est accompli pour toujours, exprimé par l’accompli hébreu et le parfait grec, ktema es aiei selon Thucydide, pouvant seulement reparaître parfois semblable si les conditions s’y prêtent. Les faits ainsi accumulés ne signalent aucun retour en arrière. En l’absence de progression, ils assemblent les conditions analogues qui déterminent une ressemblance éventuelle dans le futur.

[Pas de progression dans le passé, puisque c’est un temps immobile, dans le passé les choses restent figées à jamais et déterminent ainsi les événements du futur qui vont leur ressembler. Sous certaines conditions, on va retrouver des événements du futur qui seront les mêmes que les événements du passé, et ces conditions ce sont des conditions de ressemblance. En un sens, le temps serait réversible.]

De prime abord, dans un tel système, [puisque dans le futur on peut retrouver des événements du passé] le temps ne peut être dit irréversible, puisqu’il n’a d’autre réalité que de participer à la mesure du mouvement régulier.

[Ce n’est qu’une coïncidence, une causalité indépendante du temps qui fera que des événements du futur ressembleront à des événements du passé. Pour que le temps soit irréversible,]

Il faut donc le mouvement soit irréversible.  [le temps étant la mesure du mouvement indépendamment du sens ou de la direction de ce mouvement]. Si la sphère inversait sa rotation, le temps continuerait de mesurer, parce que la mesure suit le mouvement quelle que soit sa direction.

Ainsi la durée du retour s’additionne à celle de l’aller au lieu de se décompter, et c’est ici que le temps semble quitter son simple rôle de mesure pour apparaître irréversible de manière autonome, de même que ma fatigue s’accroît au retour sans compenser la fatigue de l’aller.

L’homme antique est dès lors confronté au dilemme suivant : le temps d’un aller-retour progresse en sens unique alors que le mouvement va dans les deux sens. Il additionne les va-et-vient du pendule sans en affecter le mouvement. Il faut donc bien considérer le temps, à l’image de la suite des nombres, comme un simple marqueur qui accumule les étapes dans un sens, puis dans l’autre, de même que les nombres, marquant les étapes dans l’ordre 1,2,3 …  à partir d’un point de départ, progressent en numérotation quel que soit le sens du trajet. Si j’accumule 3 dans un sens, 3 dans l’autre, je totalise 6, tout comme le temps totalise les durées. On ne peut en extraire une notion d’irréversibilité. Il faut concevoir que les mouvements s’accumulent, quelle que soit leur direction, et le temps aristotélicien se borne à constater l’accumulation.

 

L’irréversible : Aristote fait de l’expression coordonnée to proteron kai husteron un unique substantif composé, que l’on pourrait traduire par «  l’avant-après » pour signifier que l’idée est celle d’une seule direction et non de deux notions contradictoires ; ceux qui coordonnent («  l’avant et l’après », «  l’antérieur et le postérieur ») décomposent l’idée d’irréversibilité, qui est simple, en deux éléments faussement distincts. Aussi l’on préférera ici dire « l’irréversible », que l’on peut entendre comme «  l’irréversibilité » quoi que cette idée abstraite ne soit nettement exprimée par Aristote. Reste à savoir où il place l’irréversible : dans le temps ou dans le mouvement ?

    Physique, 219 a 14-15 : to de de proteron kai husteron en topo proton estin…  «  l’irréversible est premièrement dans le lieu »,

    16…  Teithesei « selon la position » ;

    En to megethei esti to proteron kai husteron  «  l’irréversible est dans la grandeur (dans la longueur sur laquelle se déroule le mouvement) »…

    17. Anagke kai en kinesei … «  nécessairement dans le  mouvement aussi… »,

    17-18  : analogon tois ekei « … par analogie avec l’irréversible du mouvement ».

     18-19 : alla men kai en khrono esti to proteron kai husteron dia to akolouthein aei thatero thateron oton, « mais alors l’irréversible est aussi dans le temps, puisque le temps et mouvement sont inséparables ».

Conclusion : l’irréversible est la grandeur en mouvement ; le temps signale que le mouvement est irréversible. Mais les seuls mouvements irréversibles sont les mouvements naturels réguliers : la rotation supposée du ciel et les révolutions astrales. Cependant ils le sont de fait, comme garants de régularité, sans autre justification. Le temps irréversible est à la fois l’écriture de ces mouvements, et le comptage des faits accumulés dans l’accompli.

La difficulté est que nous pensons temps et espace, et que nous comparons un temps imaginaire à un espace expérimental, tandis qu’Aristote n’avait pas à mesurer le temps mais le mouvement : tant qu’il s’agissait d’attribuer une mesure au circuit régulier des astres, le mouvement se mesurait lui-même par sa propre régularité. On donnait le nom de temps (khronos) aux rythmes imposés par le ciel. Mais appliquer la mesure aux mouvements fortuits et irréguliers c’était une autre affaire.

La vision d’Aristote nous semble double en incohérence : il tient encore à l’idée du mouvement non mesurable par le temps, mais il tend à définir le mouvement par référence au temps et à l’espace, définition qui devait produire la notion de vitesse. Il a dû compléter l’image platonicienne d’un temps circulaire parcourant sans trêve le même chemin, par un temps fictif le long duquel les faits nouveaux pourraient s’insérer en progressant comme les pas sur le chemin. Ainsi la succession des faits produit non seulement une accumulation, elle suscite au surplus un progrès irréversible, nullement au sens d’un progrès à la moderne qui serait la finalité universelle, mais une marche depuis l’indéterminé du passé sans origine jusqu’à l’indéterminé du futur sans terme. 

 

Ainsi, Le temps est un rapport avec quelque chose d’extérieur, la mise en forme d’un réel comme succession irréversible. Il ne s’agit pas de savoir ce qu’est le temps. Ce qui nous importe, ce n’est pas temps, mais le passage. Il fallait construire le rapport entre passage et changement. Si le temps est une forme d’irréversibilité, il faut penser au changement. Aristote l’a compris, en disant que c’est le nombre du changement selon l’avant et l’après. Grâce à Aristote, le présent est compris comme le point qui permet l’irréversibilité. C’est pour cela qu’il n’a pas d’épaisseur, et qu’il n’a pas de durée. L’instant est dans le temps. Il change tout le temps. C’est le point qui permet le passage de l’avant à l’après.

 

 

 

 

 

 

 

Par Marine Azencott

mars 23, 2009 Publié par | philosophie de l'irréversibilité du temps | , , , , | Laisser un commentaire

L’irréversible (leçon d’agrégation) – Introduction

 

L’irréversible – En guise d’introduction

 

 

Chacun a eu, un jour ou l’autre, envie de remonter le temps, soit pour revivre un moment passé (« car toute joie veut l’éternité » dit Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « le chant d’ivresse ») soit pour modifier un événement passé. Mais alors que signifierait ce retour en arrière ? Supposons que nous fassions tomber une bouteille en plastique que nous avions remplie d’eau. L’eau se répand sur le sol. La bouteille était pleine, la voici vide. Seulement il est ici possible, d’une certaine façon, de revenir en arrière : il suffit pour ce faire de remplir à nouveau la bouteille. On voit en quoi le processus est réversible, ce qui ne serait pas le cas avec une bouteille en verre, que sa chute aurait brisée. Dans ce second cas, il y a irréversibilité du processus.

Néanmoins, dans le premier cas, nous n’avons obtenu une réversibilité, par retour au même, que dans un espace limité : pendant que nous remplissions à nouveau la bouteille de plastique, du temps s’est écoulé, on a « perdu du temps », selon l’expression consacrée. Autrement dit, autour de nous, d’autres événements ont eu lieu qui ne reviendront plus. Finalement, notre exemple n’a concerné qu’une réversibilité « partielle ». Ceci nous permet de pointer le sens même que nous devons conférer au terme d’irréversible (sans quoi nos résultats ne sauraient atteindre l’universalité), et c’est celui d’une irréversibilité non pas ponctuelle ou locale mais universelle (s’il est possible de penser une telle chose).

Intuitivement, l’irréversible dévoile l’asymétrie profonde de l’espace et du temps.

L’espace se définit comme un milieu homogène (c’est-à-dire qu’aucune des trois dimensions de l’espace ne présente de privilège par rapport aux deux autres), simultané et réversible.

Le temps apparait comme une dimension de la réalité caractérisée par la continuité, la mesurabilité, et l’anisotropie, c’est-à-dire l’orientation.

Ainsi tandis que l’espace offre à l’intelligence la satisfaction fondamentale de la réversibilité (il peut être parcouru dans tous les sens sans que change le rapport des éléments qu’il enveloppe) ; à l’homogénéité, l’immutabilité et la réversibilité spatiales s’opposent l’irréversibilité des parties du temps. Sous les formes les plus diverses, le temps manifeste le scandale d’une irréversibilité qui constitue son essence, l’irréversibilité des parties du temps constituant un irrationnel : alors que l’on peut accomplir un aller retour dans l’espace, nous sommes dans l’impossibilité d’inverser le sens du temps (si ce n’est dans le mythe ou la science-fiction) ; alors que l’espace est parfaitement indifférent aux trajets qui, en tous sens, le parcourent et le sillonnent, la temporalité du temps est irréversible : c’est ainsi, par exemple, qu’il est impossible, si un bateau descend le courant d’un fleuve, de l’apercevoir en aval avant de l’apercevoir en amont (Kant, CRP, Deuxième Analogie de l’expérience p 184).

Pour l’homme, exister c’est s’inscrire dans le temps, c’est parcourir, sans jamais pouvoir s’arrêter ni revenir en arrière, le chemin qui mène chacun de la naissance à la mort. Le temps se manifeste à notre conscience dans un sens unique : le mouvement peut bien être inversé, le temps ira toujours de l’avant. Le passé ne peut être ni défait ni refait. (Retour vers le passé est d’ailleurs, avec l’aventure vers le futur, le thème préféré de la science-fiction.), nous sommes englués, « embarqués » (selon le mot de Pascal) dans un temps insaisissable et irréversible qui emporte tout sans retour (Héraclite).

Le temps est donc ce par quoi, ou ce en quoi il y a du changement dans l’existence, mais pas n’importe quel changement. Un déplacement est un changement spatial, par exemple d’un endroit à un autre. Mais il peut s’annuler si l’on revient au point de départ. En revanche le temps perdu à faire demi-tour, lui, ne se rattrapera plus, il est irréversible.

Comme l’explique Jankélévitch, (La Mort p288-289) : « la marche de l’aiguille autour du cadran, marche qui est un mouvement visible et spatial, peut être renversée ; mais le temps vécu d’une journée de 24 heures, temps qui est invisible et impalpable ne peut l’être. (…) Celui qui est allé de Paris à Rouen peut, s’il a pris un aller et retour, revenir à son point de départ, le retour se repliant sur l’aller pour le neutraliser. Mais dans le temps le retour succède à l’aller et lui fait suite sans annuler le fait d’avoir accompli ce voyage. L’irréversibilité est donc la temporalité même du temps ».

D’ailleurs, si le temps était réversible, si nous pouvions revivre le passé, ce serait un passé retrouvé, ayant un goût de nouveau, comme un livre relu. Le temps semble donc doublement marquer notre impuissance, puisqu’il ne peut décidemment ni suspendre son écoulement, ni remonter à sa source.

Ma problématique sera donc la suivante : l’irréversible et l’irréversibilité du temps est-elle une donnée immédiate de la conscience, ou bien le temps n’est-il irréversible qu’en apparence ? Autrement dit l’irréversibilité ne serait-elle pas que la conséquence d’une conception subjective du temps et tandis qu’une conception objective impliquerait nécessairement un temps réversible – de sorte qu’il existerait deux temps, un temps objectif, et un temps subjectif, le temps des scientifiques, et le temps de la vie, le temps pour l’action.

La question du réversible et de l’irréversible nous apparaitra en quelque sorte être la marque d’un conflit d’échelles.

 

Nous procéderons en trois temps :

 

I –  Où se place l’irréversible : dans le temps ou dans le mouvement ? Et ne faut-il pas substituer à la notion de mouvement la notion d’espace ?

La difficulté sera que nous pensons temps et espace, et que nous comparons un temps imaginaire à un espace expérimental, tandis que la physique aristotélicienne n’avait pas à mesurer le temps mais le mouvement.

 

II – alors que la réversibilité caractérise un temps objectif (expérimental), l’irréversibilité est le caractère inaliénable d’un temps subjectif. Si l’on conçoit le temps comme subjectif, alors le rapport du « temps » (vécu) et de l’irréversibilité est celui d’une implication nécessaire.

 

III- Nécessité de l’irréversibilité du temps vécu : l’irréversible est ce qui rend possible le projet voire le rend nécessaire. L’irréversible est ce qui me conditionne, me donne une limite et donne une matière à ma vie (puisque je vais mourir). L’irréversible n’est plus l’attribut du temps, mais la temporalité même : il est vécu comme une tragédie, un scandale. La question est alors de comprendre ce refus paradoxal du temps, cette nostalgie qui nous pousse à préférer ce qui n’est plus à ce qui sera, et de trouver le remède à l’inconsolable de l’irréversible. N’est-ce pas justement parce que le temps est irréversible, qu’il est créateur ?

 

 

Par Marine Azencott

 

 

 

 

 

 

mars 23, 2009 Publié par | philosophie de l'irréversibilité du temps | , , | 1 Commentaire

   

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