Le chemin du philosophe

laboratoire d'expériences de pensée

Quelques citations piochées dans la même oeuvre (Stances sur la mort, Jean de Sponde)

” J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux,
Où d’une, où d’autre part, éclatera l’orage.
J’ai vu fondre la neige, et ses torrents tarir,
Ces lions rugissants, je les ai vus sans rage,
Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.”

” De la mer on s’attend à ressurgir au Port,
Sur la Terre aux effrois dont l’ennemi s’atterre:
Bref chacun pense à vivre, et ce vaisseau de verre
S’estime être un rocher bien solide, et bien fort.
Je vois ces vermisseaux bâtir dedans leurs plaines,
Les monts de leurs desseins, dont les cimes hautaines
Semblent presque égaler leurs coeurs ambitieux.
Géants, où poussez-vous ces beaux amas de poudre?
Vous les amoncelez? Vous les verrez dissoudre:
Ils montent de la Terre? Ils tomberont des Cieux.”

” Tandis que dedans l’air un autre air je respire,
Et qu’à l’envie du feu j’allume mon désir,
Que j’enfle contre l’eau les eaux de mon plaisir,
Et que me colle à Terre un importun martyre,
Cet air toujours m’anime, et le désir m’attire,
Je recherche à monceaux les plaisirs à choisir,
Mon martyre élevé me vient encor saisir,
Et de tous mes travaux le dernier est le pire.
A la fin je me trouve en un étrange émoi,
Car ces divers effets ne sont que contre moi :
C’est mourir que de vivre en cette peine extrême.”

” Voire, ce sont nos jours : quand tu seras monté
A ce point de hauteur, à ce point arrêté
Qui ne se peut forcer, il te faudra descendre.
Le trait est empenné, l’air qu’il va poursuivant
C’est le champ de l’orage : hé ! commence d’apprendre
Que la vie est de Plume, et le monde de Vent. “

” Qui sont, qui sont ceux-là, dont le coeur idolâtre
Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs,
Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs,
Et ces âmes d’Ebène, et ces faces d’Albâtre ?
Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre
S’amuse à caresser je ne sais quels donneurs
De fumées de Cour, et ces entrepreneurs
De vaincre encor le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?
Qui sont ces louvoyeurs qui s’éloignent du Port ?
Hommagers à la Vie, et félons à la Mort,
Dont l’étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie ?
Je vogue en même mer, et craindrais de périr
Si ce n’est que je sais que cette même vie
N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.”

mai 28, 2009 Publié par | Regards littéraires, Regards métaphysiques | , , | Laisser un commentaire

La poésie religieuse baroque

[Je publie ici un ancien article, que j’avais écrit il y a fort longtemps, le 19 juin 2005. Car même si maintenant je dirais sans doute les choses de manière différente, il me semble qu’aujourd’hui encore je ne renie pas ces idées là. Voici donc]

J’ai récemment découvert Jean de Sponde… ce poète m’a enchantée….

Tout s’enfle contre moi, tout m’assaut, tout me tente,
Et le Monde et la Chair, et l’Ange révolté,
Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé
Et m’abîme, Seigneur, et m’ébranle, et m’enchante.

 

 Quelle nef, quel appui, quelle oreille dormante,
Sans péril, sans tomber, et sans être enchanté,
Me donn’ras-tu ? Ton Temple où vit ta Sainteté,
Ton invincible main, et ta voix si constante ?
  
Et quoi ? Mon Dieu, je sens combattre maintes fois
Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix,
Cet Ange révolté, cette Chair, et ce Monde.
  
Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera
La nef, l’appui, l’oreille, où ce charme perdra,
Où mourra cet effort, où se rompra cette onde.

 

Jean de Sponde, Sonnets sur la Mort, (sonnet XII), Essai de quelques poèmes chrétiens

 

Une double armature idéologique soutient sa poésie: D’une part le christianisme, dans sa double version, traditionnelle et réformée, qui le conduit à une poésie cosmologique et religieuse…
D’autre part, une armature philosophique, réservoir métaphorique et symbolique dont l’écriture se fait l’expression….Ce qui m’impressionne chez lui, c’est cette sorte de “métamorphose du platonisme”. Il y a comme une conversion de la connaissance, telle qu’elle est exposée dans la République. Chez Platon, remonter de la fantasmagorie d’apparences aux modèles qui en sont l’origine constitue le premier acte de l’intelligence par laquelle s’institue une dialectique permettant d’aller des ombres aux objets, et des objets qui ne sont qu’images aux archétypes d’où leur forme procède…
Le cheminement du savoir est transcrit comme un itinéraire de l’âme, des ténèbres à la lumière. Mais l’incarnation dans la matière – la naissance à la vie terrestre est conçue comme l’enfermement dans un tombeau, le corps et une mort ou l’exil de la vie terrestre – lui a fait oublier ce qu’elle a vu. Il ne reste de ce contact qu’un désir de retrouver la vérité, cette phase de la vie antérieure de l’âme occultée par l’Oubli. Mais l’âme est soumise à la tentation et l’erreur….
Voilà la philosophie platonicienne de la connaissance que Sponde incurve en quête du Salut, car Dieu seul est détenteur de vérité. Une philosophie, qui, chez le poète s’exprime par le symbolisme du voyage, de l’aérien…. car le poète retient du philosophe l’appareil métaphorique de cette épopée de l’esprit.

C’est par ailleurs le cratylisme (qui considère que la configuration matérielle du mot n’est ni conventionnelle ni arbitraire, mais qu’elle résulte d’une parenté avec la chose que le mot représente) qui offre à Sponde la perspective d’un retour à une mythique langue originelle, magie du langage, pouvoir caché des mots sous une forme cryptée de la langue d’Adam en son état d’innocence…
L’acte poétique devient le premier pas d’une rédemption, d’un retour, qui donne au langage une fonction cathartique et démiurgique. La théorie de l’extase poétique est donc transférée du registre paien au registre chrétien…. Mouvement de purification, d’élévation, le poète s’adresse à son Dieu, inspirateur de son chant.

On comprend donc aisément que la philosophie platonicienne, d’essence spiritualiste et d’expression allégorique ait pu être intégrée à la pensée chrétienne de Sponde.
C’est aussi dire que le lecteur, face à une telle poésie se fait un décodeur… d’un langage qui paradoxalement a tout l’air d’une énigme…

Je me suis plongée au coeur des Stances de la mort, évoquant le difficile combat, qui doit, malgré l’attachement naturel à la vie, mener à accepter l’idée de la mort non plus comme un malheur inévitable, mais comme un port de salut. Apprivoiser sa mort, vivre sa vie comme le chemin menant au repos, dépasser les “vanités” du monde, se défaire des faux espoirs et des illusions, y compris celles de la sagesse philosophique…Voilà l’objectif.

Sponde se parle à lui même, mais il nous parle aussi à nous, son lecteur, emprunte un ton de prédicateur, sermonne, interroge, fustige même; perce une ironie amère… Sponde nous prend, et nous entraine, nous, lecteurs, au cœur d’un conflit de représentation du monde… 

Marine Azencott – (écrit le 19 juin 2005)

mai 28, 2009 Publié par | Regards littéraires, Regards métaphysiques | , , , , , , | Laisser un commentaire

   

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