Le chemin du philosophe

laboratoire d’expériences de pensée

De l’apprivoisement – un brin d’instantané de pensée

Apprivoiser un homme, c’est comme apprivoiser le monde, il faut du temps, il faut du coeur, il faut de la patience. Le monde crée en moi le lieu de son accueil. Avoir cette vertu de porosité, ce quiétisme du sentir, ne projeter sur lui ni sa curiosité, ni son désir. L’attendre comme on attend que près de vous l’oiseau se pose. Adopter cette attitude de passivité, de repos, de détente, d’ouverture, en ayant cette volonté de ne pas provoquer de l’extérieur. Faire en soi le vide, et le laisser venir. Doucement.

Avez-vous déjà apprivoisé un oiseau ? Il y a ceux qui piègent les oiseaux, et ceux qui les laissent venir. Il y a ceux qui contraignent, et ceux qui respectent. C’est une erreur que de vouloir s’approprier un peu de la beauté qui peuple le bleu du ciel. Parce que la beauté se donne, et ne se dérobe pas. Dieu aima les oiseaux et inventa les arbres. Parce qu’il aima les oiseaux, l’homme inventa les cages.

Je n’ai pas connu mon grand-père. Alors je l’ai rêvé. J’ai rêvé qu’il était oiseleur. Le grand-père dont j’ai refait la légende, aurait possédé tout un attirail pour capturer les oiseaux : des filets qu’il aurait confectionnés lui-même, des lacets de crin de cheval montés sur une tige en bois, et de nombreux appeaux. J’ai vu mon grand-père imiter les notes flûtées et harmonieuses de la grive. J’ai assisté avec lui à la pose des pièges, des filets dans les rangées de souches de vigne, pour neutraliser l’alouette dans ses mailles. J’ai vu, dans un sillon garni de grains, mon grand père placer à intervalles réguliers des lacets qui se confondaient avec la terre et l’herbe pour attraper différents passereaux. A ses côtés, le nez au ciel, j’ai refait mon enfance ainsi que ma légende. Mon grand-père aurait été un monsieur tout le monde. Car nous sommes tous des oiseleurs, des voleurs d’amour aux mille appeaux. Nous pensons que, n’étant pas dignes d’être aimés, il va nous falloir forcer la porte. Et, un jour, un oiseau vient de lui-même, pour quelques misérables graines alors que le jardin en regorge. D’un simple battement d’aile, fantasque, fragile et vulnérable, il allège notre existence du poids de son insolente absurdité : lui, ose risquer sa vie pour une rencontre… Je remercie les oiseaux pour ce don qu’ils nous font en nous laissant les observer. Parmi eux j’ai oublié de vouloir être ailleurs.

Marine Azencott

juillet 7, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Dire et penser l'amour, Les instantanés de pensée | , , , | Un commentaire

Remerciements

Bonjour,

 J’ai le plaisir de vous annoncer que depuis sa mise en ligne, le Chemin du philosophe connait déjà un vif succès, et nombreux sont ceux qui parcourent ses pages.  Peu encore ceux qui osent les commenter. Je reçois depuis plusieurs jours maintenant, de gentils petits mots d’encouragement pour cette entreprise.  Je tenais donc à vous dire merci, du fond du coeur. Je suis heureuse que ce site, tout neuf, tout frais, cette ébauche, sache susciter votre intérêt et puisse donner à penser. Je tiens à vous remercier, car à travers les parcours divers qui sont les vôtres, vous êtes la preuve que la philosophie est bien vivante, qu’elle n’est pas que l’apanage de quelques uns, qui philosophent dans leur tour d’ivoire.

Je tiens à remercier tout particulièrement Christine Truong, pour son amicale lecture,  et pour avoir – événement marquant pour la vie de ce site – déposé le tout premier commentaire, d’une pertinence et d’une justesse extrême.

Je tiens à vous remercier tous, qui que vous soyez, conseilleurs, amis avertis, promeneurs en passe de découvrir ce site, parce qu’au moment même où je m’apprête à cesser de faire de la philosophie en milieu universitaire, et à en faire d’un peu plus loin (Sciences Po pour l’instant m’appelle), c’est vous qui précisément faites vivre cette sorte de laboratoire, où seront répertoriés mes travaux, mes recherches, les questions que je me pose, qui trouvent des réponses ou qui souvent n’en trouvent pas. Parce que la philosophie, on ne peut pas en faire dans sa bulle, que pour soi, ni même parler du haut de la montagne. Philosopher, ce n’est pas donner des leçons, comme l’on assène des coups de marteau. Il y a cette part de jeu, cet interstice, cette douceur, où l’on suppose que l’autre, cet égal que l’on a devant soi, est capable d’emprunter le chemin. Faire de la philosophie c’est d’abord cet acte d’amour qui consiste à accorder sa confiance. Ce don qui donne à l’autre la possibilité de nous prendre la main, et de nous mener au fil de ses pensées, le long du chemin, sinueux parfois, ardu souvent, de la vérité. C’est donc supposer que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Que l’autre a toujours quelque chose à nous apprendre. Qu’il ne cherche pas à nous berner. Qu’il cherche, comme nous, cette vérité, ce sens à l’existence. Philosopher donc, c’est faire confiance et chercher du sens. Cela implique plusieurs choses : que l’enseignement philosophique n’est pas un savoir qui prend l’autre de haut. Le philosophe ne considère pas l’autre comme méprisable. Cela s’appelle humilité. Une pratique qui n’est pas pourtant humiliation. L’autre ne s’abaisse pas devant nous, nous nous abaissons ensemble. Nous nous releverons ensemble, par étapes, à mesure que nous progresserons dans le chemin de la connaissance. Mais cela suppose aussi la chose suivante : que sans prendre l’autre de haut, on ne le prenne toutefois pas de bas. Expliquons nous : que nous privilégions une écriture simple ne signifie pas pour autant que cette écriture soit au service d’une réalité simple voir simpliste. Il est faut être clair oui, éviter autant que faire ce peut le jargon, sans cependant tomber dans l’écueil du réductionnisme.

Je compte sur vous pour m’aider à tenir la barre de notre beau navire,

Amicalement aux amis de la sagesse,

Marine Azencott

juin 19, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Le bloc-notes de Marine | | Pas encore de commentaires

Newsletter

Chers lecteurs,

Quelques mots pour vous expliquer mon long silence, et aussi pour que vous sachiez ce qui est en train de bouillir dans ma marmite. La préparation de l’agrégation m’a pris et me prend énormément de temps, et j’a bien du mal à être sur tous les fronts à la fois ….  Agrégation, master, tenue régulière de ce nouveau site. Il faudrait pour cela être superwoman, et évidemment, je ne le suis pas encore devenue. Demain peut-être….

Quoiqu’il en soit, j’ai créé cette rubrique – le bloc-notes de Marine – afin de m’adresser à vous de façon plus personnelle, vous confier ce sur quoi je suis en train de travailler, les problématiques en chantier, et afin de vous annoncer  les travaux de recherches à paraître.

Vous trouverez donc ici (dans la rubrique en construction « Regards politiques ») un nouveau travail sur la critique féministe de la dichotomie public-privé, et une réflexion sur la notion de « genre » en politique, à partir de la lecture de l’ouvrage de Susan Okin, « Le genre, le public et le privé ».  Directement téléchargeable en format PDF, cliquez ici : Critique féministe de la dichotomie public-privé par Susan Okin

Bientôt à paraître :   – Un travail sur l’approche sociologique de la politique, à travers un compte rendu détaillé de la lecture de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, de Max Weber. 

- un mini-mémoire de philosophie des sciences : Le réalisme structural de Poincaré selon Worrall.

Puisque cet espace est destiné aux annonces, j’en profite pour vous faire partager ma joie : je suis admise à Sciences Po Paris en master Affaires publiques ! On tient le bon bout !  A poursuivre.

A vite, chers visiteurs ! Et bonne lecture !

M.A

mai 28, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Le bloc-notes de Marine | | Pas encore de commentaires

Jane Austen : un regard féminin sans féminisme

A l’heure où la question des genres est d’une actualité piquante, et que nombreuses sont les femmes qui partent en croisade contre les formes de misogynie ancestrale qui s’ignorent, mais bien présentes, larvées et tapies dans l’ombre, plus pernicieuses encore, que de bonne foi les hommes pensent l’égalité désormais acquise et toute lutte  à cet effet anachronique, Jane Austen revient naturellement au goût du jour, soit pour la louer, elle, qui dénoncerait l’oppression insupportable qu’exerce le sexe fort, soit pour s’indigner et constater qu’au fond, elle dessert la cause féministe en renvoyant une vision résolument négative de la femme. Ces deux positions, quoiqu’antithétiques, feraient de Jane Austen l’une des premières femmes écrivaines pleinement « engagée » dans une guerre des sexes, et s’empressent de vouloir lui trouver son « camp ». Soit donc « on a l’impression que pour Jane Austen, à part l’Elisabeth de Pride and Prejudice, il n’y en a pas une pour rattraper l’autre » (propos que l’on voit surgir comme par hasard de la bouche de nombreuses femmes, indignées de ne pas trouver chez Austen le porte-drapeau de la cause féministe dont elles sont défenseurs) soit (propos relevé chez certains hommes)  » à part la soeur de Bingley et la vieille lady, ce sont toutes dans des ordres différents des idéals féminins. »

Or ces deux avis –  vision négative de la femme versus féminisme –  me semblent commettre une profonde erreur quant aux intentions supposées de Jane Austen, et pécher par engagement.  Et non seulement je veux croire Austen plus « subtile » que cela, mais encore, quand deux opinions s’affrontent, j’aime courir le risque du « non-engagement », et de manière engagée cette fois, je vais tenter d’expliquer pourquoi aucune des deux thèses ne me semble pertinente.

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Jane Austen, une vision négative de la femme ?

Ni vision négative de la femme, ni féminisme… Seulement un regard féminin – celui de Jane Austen – dans un roman qui traite essentiellement du regard de la femme…. comme un jeu de miroirs se reflétant à l’infini. Relisons.

Pleins feux sur l’héroïne : On nous dit d’Elizabeth qu’elle « est d’une vive intelligence, d’une sagesse éloignée de tout pédantisme qui lui permet de supporter sereinement et avec indulgence l’atmosphère provinciale étriquée dans laquelle il lui faut vivre. Son caractère naturellement gai la met en état de percevoir le côté humoristique ou grotesque de toute situation quelle qu’elle soit ». Faut-il pour autant faire d’Elizabeth un « modèle » ? Rien n’est moins sûr, car « Elizabeth ne manque pas d’un certain orgueil, ou plutôt d’un certain sens de la dignité qui lui impose de défendre son entourage. C’est pourquoi lorsque Darcy, l’ami de Bingley, considère avec quelques mépris les façons faire de sa mère et de ses sœurs, elle dit : « je pourrais facilement lui pardonner son orgueil s’il n’avait mortifié le mien ». C’est de là que naît le « préjugé » qu’elle a contre Darcy qui pourtant est …. secrètement épris d’elle.

Elisabeth, l’ingénieuse, la rationnelle, moins belle que sa sœur Jane certes mais rivalisant avec elle en beauté par ses yeux (miroirs de l’âme….), cette même Elisabeth qui mêle fine observation, sarcasme et critique acerbe des singeries des idiotes de son temps – éminente qualité – est aussi cette jeune fille sûre d’elle et sûre de son jugement sur les autres … bien trop sûre pour correctement voir.

Celle qui veut déjouer le jeu des apparences, des faux-semblants, est précisément celle qui se fait prendre au piège, qui ne parvient pas à ôter les masques, et à lever le voile des préjugés des premières impressions …

Vision négative de la femme donc, et critique virulente de cette Philinte (mieux qu’Alceste) des temps modernes ? Non plus. Morale sans moralisme, Austen nous livrant une simple peinture de la société britannique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, avec humour et ironie, se moquant des grands messieurs et grandes dames, écorchant au passage l’image de la famille parfaite, ramenant un peu le lecteur sur terre pour lui dire que, même dans les histoires d’amour, tout n’est pas parfait.

Mais pas de gentils d’un coté, et de méchant(e)s de l’autre. Tous dans le même sac. Ce qui ne fait pas ma réponse un truc en « blanc, puis noir, puis gris » : la romancière, dans ses ouvrages – ce qui vaut pour Pride and Prejudice vaut également pour Persuasion – prend le parti de promener sur le monde alentour exclusivement le regard d’une femme dans une société qui influence fortement les individus par les conventions sociales (notamment par le mariage, qui met à l’abri des revers de fortunes, et où le bal devient lieu de toutes les espérances matrimoniales), et qui assigne aux jeunes filles une existence essentiellement sédentaire et domestique : le royaume féminin étant avant tout la maison, c’est de là que le sexe faible pouvait observer le monde. – Fitzgerald ne faisait-il pas remarquer, à propos de Jane Austen, « she never goes out of the Parlour » (« elle ne quitte jamais les limites du petit salon ») ?

Éloge plus qu’injure, dans la mesure où la romancière recherchait un point de vue féminin, il était naturel qu’elle choisît de faire graviter le regard dans un lieu où se tenaient les femmes. Voici qui est dit : le lecteur n’a plus qu’à épouser le point de vue de ceux qui y vivent. Mais les hommes (qui n’ont pas d’attirance pour ce lieu (plus leur plait vivre dehors, monter à cheval, que le salon) s’y immiscent et évoluent dans un espace dont il convenu qu’il appartient aux femmes. Mais si ce que font de leur dix doigts des hommes qui sont souvent de loisir n’a que peu d’importance pour les femmes, il n’empêche que leurs « apparitions » est source d’interrogations.

Tout ici est image, impression rétinienne. Pride and prejudice serait donc ce livre-miroir reflétant les questions qui procèdent de l’image que les hommes donnent d’eux-mêmes…

What is their address ? – leur façon d’aborder les gens ?

Sont-ils aimables, taciturnes, empruntés ? Vient ensuite la rumeur – pour farder le personnage et lui donner consistance – qui, par miracle, renseigne sur sa « position sociale », pour ne pas dire « fortune ». Interviennent enfin les critères moraux, et la boucle est bouclée. C’est cet ordre de curiosités qui participe du regard porté sur les hommes, toujours considérés pour leur « valeur » dans le rôle de partenaire de la vie mondaine. Jamais ne se préoccupe t’on de ce qu’ils sont en eux-mêmes, indépendamment d’autrui, de ce qu’ils pensent une fois refermées toutes les portes….

Pour autant, le roman de Austen exclut l’idée d’une guerre des sexes, et n’est pas une protestation, déguisée ou non contre l’oppression insupportable exercée par les hommes. Les hommes qu’elle dépeint ne sont pas non plus des tyrans qu’il faut dénoncer : les pères, tel M. Bennet dans Pride and Prejudice sont plus vulnérables et égoïstes qu’ils ne sont despotiques. Chez Jane Austen, le regard donc, porté par des demoiselles sur la réalité qui les entoure n’est ni partial, ni partisan du fait qu’il est féminin… Regard féminin sans féminisme, livre amoral parce qu’il se refuse tout moralisme. Il ne s’agit pas de se lever contre les hommes, ni d’inverser les rôles, ce qui tiendrait lieu d’un sinistre carnaval. Il ne s’agit ni de « racheter » les femmes, ni de les ériger en incarnations de l’idéal : elles ne sont pas des anges, elles ne sont pas le Diable, loin s’en faut. Un livre sur le regard, la volonté de transparence, et ses obstacles, par delà bien et mal… pour simplement rendre justice à la réalité qui toujours parle d’elle-même…

novembre 8, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Regards, Regards de femmes | | Pas encore de commentaires

Au sujet de la « joie spacieuse »…

J’écrirai bientôt un article sur ce qui me semble particulièrement  »génial » (il n’y a pas d’autre mot) dans ce beau livre et ce qu’il m’inspire. Mais en attendant, je reproduis ici les propos de Jean-Louis Chrétien dans un entretien qui présente une synthèse, mais qui a aussi le défaut de cette qualité : nous laisser un peu sur notre faim, avec cette curiosité piquée, cette sensation de manque, et l’envie inouie de se replonger à nouveau dans ce livre, qui emprunt de magie nous explique comment la venue phénoménale de la joie est une dilatation du coeur, une extension, une ouverture de l’être rendu plus large, plus vivant et plus fort et par laquelle l’existence parait prendre une autre dimension.

La joie spacieuse

Entretien avec Jean-Louis Chrétien recueilli par Robert Maggiori, tiré de Libération du 1.2.2007

Si, de La Joie spacieuse, on ne lisait que le sous-titre (Essai sur la dilatation), on pourrait penser à un traité sur les métaux…

Ce n’est pas au sens physique que j’ai pris dilatation. Et mon point de départ n’a pas été le mot dilatation tout seul, mais l’expression “dilatation du cœur”, dilatatio cordis, une expression biblique qui a eu un poids immense dans l’histoire des langues européennes, avant d’entrer dans des contextes tout à fait profanes, par exemple chez Madame de Sévigné, Hugo ou Flaubert. Je fais l’histoire de ce mot, un mot particulièrement fort qui dit l’élargissement de l’espace, dont on ne sait pas d’abord s’il est celui du dedans ou du dehors. Dans la joie, il est les deux : tout est plus large parce que je m’élargis et je m’élargis parce que le monde s’ouvre davantage. Il peut paraître singulier d’aborder la question de la joie comme amplification, crue de l’espace et de l’existence, en prenant comme fil conducteur juste un mot. Mais c’est ma méthode : chercher un point d’appui extrêmement précis qui donne accès à une certaine continuité d’écrits et de traditions, et qui permette d’interroger avec rigueur une question beaucoup plus générale. Comme philosophe et poète, je crois au poids du destin d’un mot. Or ce terme de dilaté à quelque chose de dilaté lui-même, puisque vous le trouvez dans la spiritualité, dans la théologie, dans la poésie, la littérature, la philosophie, et chez les auteurs les plus divers.

La joie est dilatation. Tout malaise ou mal-être est-il rétrécissement, contraction ?

Le contraire de la dilatation, c’est en effet le resserrement, la constriction. On sait bien que dans les crises d’angoisse, les gens se resserrent sur eux-mêmes, se recroquevillent. Mais le mouvement compte ici plus que le fait d’être étroit et large. Dès que les possibilités ouvertes se ferment, dès qu’elles commencent à se rétrécir, ne fût-ce qu’un peu, la tristesse et l’angoisse apparaissent. A l’inverse, même si on est dans une situation terrible, voilà un tout petit rien, un détail qui ouvre la porte de mon cœur, et c’est déjà la joie.

Tout ceci peut être décrit de façon psychologique. Pourquoi n’avez-vous pas emprunté cette perspective-là ?

Ce n’est pas du tout une exclusion a priori de la psychologie. Mais mon souci est de donner un cadre descriptif et conceptuel plus large – dans lequel on peut faire entrer des cas psychologiques, qui ne relèvent pas de ma compétence. J’essaye, dans une perspective phénoménologique, de penser la dilatation dans des dimensions encore plus générales, auxquelles donne un accès le langage des poètes ou des mystiques, mais qui sont orientés par une des oppositions les plus anciennes de la pensée grecque, entre peras et apeiron,  la limite et l’illimité. Jusqu’où peut-on s’élargir ? Un élargissement qui n’aurait absolument aucune contre-puissance de limitation devient folie : on a l’exemple en psychiatrie dans la manie, l’espace maniaque. La joie n’est pas maniaque, et la manie n’est pas joyeuse . Il faut qu’il y ait un rythme, comme celui du cœur, diastolique et systolique, de puissance et de contre-puissance, d’infini et de défini, pour éviter l’explosion dans le délire de toute-puissance. Pour les auteurs religieux, dont je traite dans la première partie, la joie est joie devant Dieu, donc une joie qui nous rappelle toujours notre condition de finitude. Cette limite fait qu’elle ne devient pas folle. De la même façon, une joie toute profane trouve son principe de limitation dans des conduites ou des soucis envers les autres, qui évitent l’expansion infinie du moi.

Qu’auriez-vous “raté” si vous n’aviez fait qu’une histoire des conceptions philosophiques de la joie ?

Ce que j’aurais manqué, c’est la joie elle-même, la dimension descriptive, proprement phénoménale, de la joie. Pour voir si une définition de la joie est juste ou non, il ne suffit pas de la comparer aux définitions qui la précèdent, qu’elle modifie ou corrige. Il faut pouvoir la confronter au phénomène de la joie lui-même. C’est lui que j’ai voulu décrire.

Est-ce que cette expérience de la joie-dilatation présuppose la présence de Dieu, et ne peut donc être décrite que par des auteurs religieux ?

Le fait que, dans la pensée de la joie, il y ait cette dimension de la dilatation du cœur renvoie assurément à la conception biblique du cœur, qui n’est d’ailleurs pas seulement la volonté et l’affectivité mais aussi bien l’intelligence. Son sens pénètre ensuite le langage de tout le monde, et d’auteurs qui ne sont pas religieux et qui ne parlent nullement de joie devant Dieu. C’est une sécularisation, une laïcisation de ce vocabulaire de la dilatation du cœur. Descartes, par exemple, définit la joie comme dilatation, mais celle-ci est corporelle, elle est une vasodilatation, relative à la circulation sanguine. Au XIXe siècle, la signification physique de dilatation – d’un métal, des pupilles, des narines – est beaucoup plus fréquente que sa signification joyeuse.

Le choix de vos auteurs, presque tous des mystiques, ne risque-t-il pas de laisser entendre qu’il n’y a de joie que dans des dimensions extrêmes, mystiques justement ?

Comme contre-point, ou indicateur chimique qui vient de quelqu’un qui voudrait la dilatation mais n’y arrive pas, je parle par exemple d’Amiel et de ses tourments, ou bien de cas, qu’on peut trouver chez Camus ou Yves Bonnefoy, où la dilatation devient la question qui fait souffrir toute la vie… Je ne dirais pas que toute joie est mystique. Mais toute joie est surcroît, excès. Si vous avez tout ce que vous voulez, si tout va bien, c’est le contentement, la satisfaction, peut-être le plaisir, mais pas la joie. Dans la joie, il y a un plus, un trop, un débordement, un mouvement hors de soi, qui fait qu’elle peut évidemment être vécue par tout le monde mais ne saurait être dite dans sa démesure que par une parole elle-même portée par l’excès et démesurée. Cette parole est celle des poètes, des mystiques, des spirituels, et non pas une parole réglée, géométrique, démonstrative. Les définitions de la joie ne sont pas joyeuses.

En quoi la dilatation ne serait-elle que le signe de la joie ? Qu’est-ce qui la distingue de celle qui opère dans la vanité, par exemple, ou l’arrogance, la fierté, l’emprise, le désir de domination et de captation de l’autre ?

Toute crue n’est pas une crue de joie. Déjà chez les auteurs les plus anciens que j’aborde, saint Augustin ou saint Grégoire le Grand, il y a une bonne et une mauvaise dilatation : celle de la joie, de l’espérance et de l’amour, et celle de l’orgueil. Quel est le critère phénoménologique pour différencier les deux ? C’est là que la considération du monde, de l’espace du monde, est importante. Dans la joie, ce n’est pas moi qui me gonfle tel un ballon, car là toutes les possibilités que vous évoquiez peuvent être en jeu. Mais c’est d’une certaine façon du monde lui-même que vient précisément cette expansion. Je ne peux m’étendre que parce que, tout à coup, l’ouverture du monde est plus grande, qu’un chemin s’ouvre là où tout paraissait fermé. La joie n’est pas une auto-affection. Le destin de la vanité, de l’enflure, de l’orgueil, est toujours de trouver quelque chose qui va les crever, comme une baudruche. Le vaniteux s’enfle, mais le monde n’en est pas transformé, c’est pourquoi il y a quelque chose d’illusoire, de pathétique, voire de cruel dans une telle expansion. Le critère, c’est justement l’articulation de ma joie, l’accord de ma joie au caractère soudain joyeux du monde. On voit d’ailleurs qu’il ne peut pas y avoir de poésie authentiquement amoureuse qui ne s’accompagne d’un chant du monde, alors que, dans l’orgueil ou l’arrogance, on voudrait modeler le monde d’après ce qu’on est soi-même devenu. Voilà la différence. Là on a une sorte d’initiative, tandis que la joie, même si elle est la plus intime, est toujours accueil, hospitalité – soit l’hospitalité à Dieu en nous, pour les mystiques, soit l’hospitalité à l’autre, à un visage du monde, à une lumière qui vous saisit, un tableau, un air de musique, un sourire d’enfant, une promenade. Par définition, la joie ne peut pas être déclenchée par nous-même, alors qu’on nourrit son orgueil avec son propre combustible, comme on remplit une cheminée, on peut toujours en mettre plus. La joie a quelque chose de donné. On peut se forcer à rire ou à faire bon visage, mais on ne peut pas déclencher sa joie. A la limite, il y a des rires auto-induits, il y a même des gens qui font ça comme thérapie, ils éclatent de rire pendant une heure, mais on ne peut pas se rendre joyeux, on peut simplement  se tenir disponible à la joie. Etre joyeux, au fond, c’est “se faire avoir”, se laisser prendre par l’évènement du monde et d’autrui. L’arrogance est autophage, elle ne rencontre jamais l’altérité, elle la soumet, la maîtrise, la nie, l’interdit, et ne se donne donc que des “fausses joies”.

A quoi tient la joie intellectuelle ?

Elle n’est pas la joie de se sentir plus puissant. C’est la joie qu’on éprouve devant le monde : là où on ne comprenait pas, où on ne voyait pas, tout à coup on comprend quelque chose qui était incompréhensible, et des possibles apparaissent. La joie intellectuelle, c’est la joie des tâches nouvelles qui nous sont données et qu’on ne soupçonnait pas auparavant. On peut avoir une pile de livres par soi écrits devant soi, si notre intelligence s’y est épuisée, ce n’est pas du tout joyeux, il y a comme une pesanteur qui retombe sur nous. La joie intellectuelle, c’est la joie de comprendre comment on va faire pour comprendre plus. Il s’agit bien alors d’une dilatation. L’espace du pensable s’élargit.

Mais la joie n’est-elle pas décevante, ne serait-ce que parce qu’elle est éphémère ?

Par essence, la joie ne peut pas être décevante, parce qu’elle a quelque chose d’inopiné, d’inattendu, que je n’ai pu anticiper. Peut-être je m’attendais à éprouver de la joie, mais pas à éprouver cette joie-là. On peut être déçu par un plaisir, un plaisir répété, mais pas par la joie, car être déçu suppose une mesure préalable de ce à quoi on s’attend et le constat que ce que l’on reçoit est en dessous, est plus petit ou moins bien que la mesure qu’on avait fixée. Mais, quand la démesure s’empare de nous. Il ne peut y avoir de déception.

Vous parlez de joie, d’espérance, d’amour… Mais, si on ouvre une fenêtre sur le monde, on ne voit qu’injustices, violences, guerres…

Il est arrivé qu’on dise que, dans mes écrits, il n’y a pas suffisamment la présence du négatif, pas de confrontation assez aiguë avec le nihilisme et le désespoir qui nous entourent. D’abord je ne pense pas que je n’en parle jamais. Je suis chrétien, et le signe de la croix renvoie au supplice et à la souffrance. C’est toujours sur fond de souffrance que l’espoir apparaît. Mais le désespoir est si profond aujourd’hui – d’autant plus profond qu’il ne se voit pas comme désespoir, eût dit Kierkegaard – que notre tâche d’écrivain ou de professeur ne peut pas être d’écrire ou d’enseigner qu’il n’y a pas d’issue. Cela ne signifie pas qu’il faille nier quoi que ce soit, ni se réfugier dans des propos lénifiants ou édifiants. Mais être professeur de désespoir, c’est être professeur de malheur et de suicide, ce qui, dans aucune conception de la philosophie, quelle qu’elle soit, ne peut être une mission. Parler d’espérance ou de joie, ce n’est pas faire l’autruche par rapport au nihilisme, c’est, dans une toute petite mesure, lui répondre. Si la seule chose que j’avais à dire, c’est que tout est perdu, je me tairais.

juin 6, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Dire et penser l'amour, philosophie du corps | , , | Pas encore de commentaires

L’irréversible

Désormais, et par souci de clarté et d’allégement de la page d’accueil, cette leçon de philosophie, déjà accessible sur le site, est directement téléchargeable en format PDF. Cliquez ici : l’irréversible – leçon d’agrégation par marine azencott

juin 4, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Philosophie, philosophie de l'action, philosophie de l'irréversibilité du temps | , | Pas encore de commentaires

la nécessité de réformer le lycée – préconisations de Richard Descoings

Préconisations sur la Réforme du lycée par Richard Descoings

Je vous invite à consulter ce rapport audacieux, éclairant et plein de bon sens, datant du 2 juillet 2009 sur la mission de consultation du lycée dont Monsieur Richard Descoings était en charge.

juin 4, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Réflexions sur l'éducation, sur l'enseignement, et la nécessité de les réformer. | | Pas encore de commentaires

Questions de méthode

Enfin une vraie démarche pour repenser les missions de l’éducation, et pour tenter d’élaborer une rénovation du lycée, autour des 5 priorités que sont :

  • Redéfinir le rôle du lycée
  • Accompagner l’orientation des élèves
  • Rééquilibrer les voies et les séries
  • Rénover les enseignements et s’interroger sur les modes d’évaluations
  • Repenser les emplois du temps et les missions de l’enseignant : pour une refondation du lycée
  • Je suis admirative de voir que les choses puissent être si bien dites par Monsieur Descoings, en pointant du doigt les vrais problèmes que connait l’enseignement, et en proposant de vraies solutions.

    juin 4, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Réflexions sur l'éducation, sur l'enseignement, et la nécessité de les réformer. | , | Pas encore de commentaires

    Le cubisme … en poésie.

    les demoiselles d'Avignon

     

    Non non… contrairement aux idées reçues, le cubisme ne se trouve pas qu’en peinture…on le trouve également en poésie…chez celui qu’on a appelé  » Max le prestigitateur  » ou  » Max le Clown  » et que Michel Leiris qualifiera de « grand poète sous sa défroque bigarrée d’arlequin « … Chacun l’a compris, il s’agit bien de Max Jacob… dont personnellement je regrette qu’on ait « mis aux oubliettes » une poésie d’une telle fraicheur, d’une telle originalité, d’une simple Beauté… Max est ce jongleur qui me fait rire, cet enfant qui réinvente le monde puisque le nôtre marche de travers, par son humour farfelu, sa poésie de l’inapproprié, il nous fait un pied de nez, et nous renvoie notre image, nous qui marchons en crabe. Max Jacob est donc pour moi non seulement un démystificateur, un mystique, mais aussi un magicien… L’univers devient non-univers, décrit comme ce qu’il n’est pas. A bien suivre son illogique logique… je ne suis pas ce que j’ai l’apparence d’être ( merci Max, car justement ça m’arrange….) et ce dont je n’ai pas l’air, je le suis.

    Son  » aventure poétique » nait de la découverte cubiste. Dans le domaine pictural, les Demoiselles d’Avignon signifient une énorme conquête dans le sens de la liberté du peintre: abandon de la perspective, abandon du clair-obscur qui donnait volume aux objets, rejet donc de toute convention, de tout trompe l’oeil.
    La peinture n’est plus une fenêtre ouverte sur le monde ; l’invention pure s’affirme contre la reproduction de la nature : l’objet est présenté comme si quelque spectateur idéal, affranchi de la pesanteur, tournait autour de lui. Il ne s’agit plus d’évoquer l’espace de notre terre, l’horizon, les étoiles, mais un espace illimité, libéré de nos habitudes de pesanteur et d’orientation.

    Le cubisme de Max Jacob se présente dans la poétique qui est la sienne, à savoir la poétique de la « transplantation »… Une « marge » doit séparer le poème de la terre,  » l’entourer de silence » : car  » Surprendre est peu de chose, il faut transplanter » ( Préface du Cornet à dés) L’oeuvre est donc éloignée du sujet, pour vivre d’une vie autonome, échappant au système de références reconnu par le lecteur. Contre le subjectivisme symboliste, et rejoingnant l’investigation cubiste, les poèmes jacobiens ne sont plus le reflet, l’imitation du monde naturel, son interprétation ou sa transcription… mais des objets, au même titre que ceux qui peuplent le réel.
    Le but cubiste, c’était d’  » arriver au réel par des moyens non réalistes. » La démarche des peintres, conduisant à un refus de la figuration, aboutit chez Jacob à un refus de la suprématie du sens, l’idée doit  » se faire excuser » ; le poème en prose présente un monde autarcique, »situé » , ménageant l’éloignement nécessaire pour que nous nous sentions attirés hors de notre univers.
    Appel des images entre elles, anti-conformisme, voilà les caractéristiques de l’écriture de celui qui est conscient de son risque d »hermétisme.  » On m’a reproché d’être incompréhensible » … c’est l’aveu de celui qui sait que nous, lecteurs, allons être désemparés par l’impression première de banalité, par l’intrusion de moyens jugés impertinents, car Max écrit des poèmes qui ne sont pas ce que l’on attend qu’un poème soit.
    L’esthétique jacobienne, c’est donc celle qui peut n’être définie que par la négative: c’est l’écriture du refus, refus du sujet, refus du genre, refus de tout ce qui suggère un ordre préétabli, refus de tout message dont la poésie serait le véhicule, suppression de l’âme et du coeur… Laissant l’initiative aux mots, Max est le poète de  » l’anti-poésie ». C’est dire que notre lecture est une anti-lecture…

    Marine Azencott (écrit le 21 juin 2005)

    mai 28, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Regards, Regards picturaux | , , , , , | Pas encore de commentaires

    Quelques citations piochées dans la même oeuvre (Stances sur la mort, Jean de Sponde)

     » J’ai vu ces clairs éclairs passer devant mes yeux,
    Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux,
    Où d’une, où d’autre part, éclatera l’orage.
    J’ai vu fondre la neige, et ses torrents tarir,
    Ces lions rugissants, je les ai vus sans rage,
    Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir. »

     » De la mer on s’attend à ressurgir au Port,
    Sur la Terre aux effrois dont l’ennemi s’atterre:
    Bref chacun pense à vivre, et ce vaisseau de verre
    S’estime être un rocher bien solide, et bien fort.
    Je vois ces vermisseaux bâtir dedans leurs plaines,
    Les monts de leurs desseins, dont les cimes hautaines
    Semblent presque égaler leurs coeurs ambitieux.
    Géants, où poussez-vous ces beaux amas de poudre?
    Vous les amoncelez? Vous les verrez dissoudre:
    Ils montent de la Terre? Ils tomberont des Cieux. »

     » Tandis que dedans l’air un autre air je respire,
    Et qu’à l’envie du feu j’allume mon désir,
    Que j’enfle contre l’eau les eaux de mon plaisir,
    Et que me colle à Terre un importun martyre,
    Cet air toujours m’anime, et le désir m’attire,
    Je recherche à monceaux les plaisirs à choisir,
    Mon martyre élevé me vient encor saisir,
    Et de tous mes travaux le dernier est le pire.
    A la fin je me trouve en un étrange émoi,
    Car ces divers effets ne sont que contre moi :
    C’est mourir que de vivre en cette peine extrême. »

     » Voire, ce sont nos jours : quand tu seras monté
    A ce point de hauteur, à ce point arrêté
    Qui ne se peut forcer, il te faudra descendre.
    Le trait est empenné, l’air qu’il va poursuivant
    C’est le champ de l’orage : hé ! commence d’apprendre
    Que la vie est de Plume, et le monde de Vent. « 

     » Qui sont, qui sont ceux-là, dont le coeur idolâtre
    Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs,
    Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs,
    Et ces âmes d’Ebène, et ces faces d’Albâtre ?
    Ces masques déguisés, dont la troupe folâtre
    S’amuse à caresser je ne sais quels donneurs
    De fumées de Cour, et ces entrepreneurs
    De vaincre encor le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?
    Qui sont ces louvoyeurs qui s’éloignent du Port ?
    Hommagers à la Vie, et félons à la Mort,
    Dont l’étoile est leur Bien, le Vent leur fantaisie ?
    Je vogue en même mer, et craindrais de périr
    Si ce n’est que je sais que cette même vie
    N’est rien que le fanal qui me guide au mourir. »

    mai 28, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Regards littéraires, Regards métaphysiques | , , | Pas encore de commentaires

    La poésie religieuse baroque

    [Je publie ici un ancien article, que j’avais écrit il y a fort longtemps, le 19 juin 2005. Car même si maintenant je dirais sans doute les choses de manière différente, il me semble qu’aujourd’hui encore je ne renie pas ces idées là. Voici donc]

    J’ai récemment découvert Jean de Sponde… ce poète m’a enchantée….

    Tout s’enfle contre moi, tout m’assaut, tout me tente,
    Et le Monde et la Chair, et l’Ange révolté,
    Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé
    Et m’abîme, Seigneur, et m’ébranle, et m’enchante.

     

     Quelle nef, quel appui, quelle oreille dormante,
    Sans péril, sans tomber, et sans être enchanté,
    Me donn’ras-tu ? Ton Temple où vit ta Sainteté,
    Ton invincible main, et ta voix si constante ?
      
    Et quoi ? Mon Dieu, je sens combattre maintes fois
    Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix,
    Cet Ange révolté, cette Chair, et ce Monde.
      
    Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera
    La nef, l’appui, l’oreille, où ce charme perdra,
    Où mourra cet effort, où se rompra cette onde.

     

    Jean de Sponde, Sonnets sur la Mort, (sonnet XII), Essai de quelques poèmes chrétiens

     

    Une double armature idéologique soutient sa poésie: D’une part le christianisme, dans sa double version, traditionnelle et réformée, qui le conduit à une poésie cosmologique et religieuse…
    D’autre part, une armature philosophique, réservoir métaphorique et symbolique dont l’écriture se fait l’expression….Ce qui m’impressionne chez lui, c’est cette sorte de « métamorphose du platonisme ». Il y a comme une conversion de la connaissance, telle qu’elle est exposée dans la République. Chez Platon, remonter de la fantasmagorie d’apparences aux modèles qui en sont l’origine constitue le premier acte de l’intelligence par laquelle s’institue une dialectique permettant d’aller des ombres aux objets, et des objets qui ne sont qu’images aux archétypes d’où leur forme procède…
    Le cheminement du savoir est transcrit comme un itinéraire de l’âme, des ténèbres à la lumière. Mais l’incarnation dans la matière – la naissance à la vie terrestre est conçue comme l’enfermement dans un tombeau, le corps et une mort ou l’exil de la vie terrestre – lui a fait oublier ce qu’elle a vu. Il ne reste de ce contact qu’un désir de retrouver la vérité, cette phase de la vie antérieure de l’âme occultée par l’Oubli. Mais l’âme est soumise à la tentation et l’erreur….
    Voilà la philosophie platonicienne de la connaissance que Sponde incurve en quête du Salut, car Dieu seul est détenteur de vérité. Une philosophie, qui, chez le poète s’exprime par le symbolisme du voyage, de l’aérien…. car le poète retient du philosophe l’appareil métaphorique de cette épopée de l’esprit.

    C’est par ailleurs le cratylisme (qui considère que la configuration matérielle du mot n’est ni conventionnelle ni arbitraire, mais qu’elle résulte d’une parenté avec la chose que le mot représente) qui offre à Sponde la perspective d’un retour à une mythique langue originelle, magie du langage, pouvoir caché des mots sous une forme cryptée de la langue d’Adam en son état d’innocence…
    L’acte poétique devient le premier pas d’une rédemption, d’un retour, qui donne au langage une fonction cathartique et démiurgique. La théorie de l’extase poétique est donc transférée du registre paien au registre chrétien…. Mouvement de purification, d’élévation, le poète s’adresse à son Dieu, inspirateur de son chant.

    On comprend donc aisément que la philosophie platonicienne, d’essence spiritualiste et d’expression allégorique ait pu être intégrée à la pensée chrétienne de Sponde.
    C’est aussi dire que le lecteur, face à une telle poésie se fait un décodeur… d’un langage qui paradoxalement a tout l’air d’une énigme…

    Je me suis plongée au coeur des Stances de la mort, évoquant le difficile combat, qui doit, malgré l’attachement naturel à la vie, mener à accepter l’idée de la mort non plus comme un malheur inévitable, mais comme un port de salut. Apprivoiser sa mort, vivre sa vie comme le chemin menant au repos, dépasser les « vanités » du monde, se défaire des faux espoirs et des illusions, y compris celles de la sagesse philosophique…Voilà l’objectif.

    Sponde se parle à lui même, mais il nous parle aussi à nous, son lecteur, emprunte un ton de prédicateur, sermonne, interroge, fustige même; perce une ironie amère… Sponde nous prend, et nous entraine, nous, lecteurs, au cœur d’un conflit de représentation du monde… 

    Marine Azencott – (écrit le 19 juin 2005)

    mai 28, 2009 Posté par lecheminduphilosophe | Regards littéraires, Regards métaphysiques | , , , , , , | Pas encore de commentaires